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photo provided by Duong Quang Hong.

Thiên-H¿u H†c-ñÜ©ng
(Institut de la Providence, Hue, Vietnam)
1933-1975









Nhat Ky chuen di cua cha Lefas

  • cua Tang Kim Lan
  • cua Eva Maria

  •  

    Nguyen-Xuan Hong
    68 rue Vincent Fayo
    92290 Chatenay-Malabry
    France

    Chatenay, le 1er Juin 2001
    Cac Chi Cac Anh thân mên,

     

    Je vous écris de mon bled, Chatenay-Malabry, France. Etes-vous sûr de savoir ce qu'est la France? Vaste sujet ! Je suis sûr que vous ne connaissiez pas la France comme moi. Son histoire ! Son histoire contemporaine. L'histoire faite par le peuple et non l'histoire des dignitaires, Chirac, Jospin …

    Une date : le 12 Juillet 1998. C'est quoi cette date ? Vous n'en savez rien, je le sais bien!

    Le 12 Juillet 1998 l'équipe de France a battu l'équipe du Brésil pour devenir champion du monde de football! Et que se passait-il dans la soirée ? Un million de personnes descendaient les Champs-Elysées en chantant jusqu'à minuit, à tue tête : "ON A GAGNE ! ON A GAGNE! ON A GAGNE!". C'est normal. Devant un tel triomphe, on ne peut s'empêcher de pousser haut et fort un cri du cœur.

    Ce cri du cœur, je l'ai eu aussi, le 24 Mai, en fin de soirée, à la fin du dernier banquet offert à P. Lefas à Saigon, la veille de son retour en France. A ce moment-là les copains m'ont invité à dire quelque chose. Mais ils ont  déjà tout dit, alors il me restait à pousser un cri du cœur.

    Au lieu d'un cri simple, j'ai été un peu snob. Et je voulais aussi m'adresser aux copains qui n'étaient pas au VN avec P. Lefas et qui sont anglophones :

                WE DID IT AND WE DID IT GREAT !

    J'aurais pu être snob  mais  plus calme : "we did it and we did it well !" (s'il vous plaît, imaginez cette phrase dans le plus pur accent d'Oxford !).

    Il n'y a que Shakespeare pour parler comme  ça  !  Mes neveux et nièces qui  vivent aux  Etats-Unis auraient rigolé ! Quand ils sont contents de quelque chose ils crient :

                IT'S GREAT ! IT'S GREAT!

    Tout comme ces champions de tennis qu'on voit à la TV, après avoir marqué un point difficile,  frapper du poing dans l'air, secouant la tête comme des fous, se disant : "J'ai gagné ce point ! J'ai gagné ce point".

    Mon cri  et mon attitude peu habituels au VN avaient provoqué des interrogations qui m'amusaient beaucoup. Il y en a même qui se demandaient pourquoi je suis fâché contre les "américains" (les copains habitant les US) ! Une seule personne a compris et m'a lancé une plaisanterie  très à propos : "Dis donc,  tu imites César !". Moi, César ?!  "Ton slogan c'est Veni, Vidi, Vici". Joli compliment, je l'accepte bien, quoique exagéré et injustifié.

    Le voyage de P. Lefas au VN, voulu par lui-même, par beaucoup d'entre nous en particulier nos condisciples établis au VN qui en ont eu l'idée, organisé par beaucoup d'entre nous, est une aventure pleine d'inconnues : la santé de P. Lefas, les aléas de l'accueil, le respect scrupuleux des réglementations locales sans réduire le plaisir de P. Lefas d'aller à la rencontre des gens. C'est un pari que nous avons  gagné. Ensemble. Et en GRAND, GREAT. Parce nous l'avons gagné en long, en large, en profondeur, en hauteur.

    En long. Le voyage durait 14 jours seulement. Mais 14 longs jours, très longs, parce que c'était très dense.  14 jours de vie condensée. Et puis "long" parce qu'il y a encore la mémoire.

    En large. Il n'y a qu'à  nous rappeler le nombre de personnes venues voir P. Lefas au VN. J'avais estimé un peu vite à 250. Il y en avait bien plus, 350 ou même plus. En comptant vous-mêmes qui, hors du VN, avez "accompagné" P. Lefas à votre manière, on arrive facilement à 400

    En profondeur.  Nous connaissons bien les sentiments de tous ceux qui  étaient venus voir P. Lefas. Ils sont venus le voir avec leur cerveau, avec le sang qui coule dans leur poitrine. Ils sont venus voir P. Lefas mais aussi pour être réunis, se retrouver.

    En hauteur. Avant de  partir de Paris, P. Lefas m'a demandé s'il serait possible pour lui de célébrer une messe au VN. Je ne suis pas catholique, mais le sentiment religieux est là.  Passer 2 ans à l'Institution JdA, puis 8 ans à la Providence, cela ne peut être autrement. Sa question est une merveille : vivre à Hué une quarantaine d'années en traversant des tragédies, quitter le VN dans le drame depuis un quart de siècle pour y revenir avec le désir de célébrer une messe sur cette terre de douleur, cette terre de malheur! Cette terre qui a toujours besoin d'aide. D'où qu'elle vienne. Des hommes, du Ciel. L'aide des hommes, nous savons que P. Lefas n'a cessé de la prodiguer vers le VN, vers Hué. L'aide du Ciel, il veut aussi l'apporter avec lui, même dans des conditions hasardeuses. Le temporel, le spirituel, tout son être, notre P. Lefas en a toujours fait don au VN, à Hué. Sa question exacte était : "est-il possible pour moi de célébrer une messe là-bas ?". Je n'en savais strictement rien, mais je me promettais de tout faire pour qu'il puisse célébrer une messe sur le sol du VN. Ce n'était pas une, mais 10, 12 messes que P. Lefas avait célébrées avec P. Larroque à Saigon, DaNang, Hué, évidemment en privé mais sans rencontrer la moindre difficulté. Des actes dont la signification se trouve bien au-dessus de notre tête, n'est-ce pas ?

    Quand je parle de GRAND, il s'agit de tout cela et non des sujets "bassement matériels" comme l'abondance de la nourriture d'un banquet ou le cadre d'un hôtel. D'ailleurs tout le monde sait que P. Lefas peut parfaitement prendre en charge son séjour au VN. Il a eu la grande délicatesse d'accepter notre invitation.

    Le succès de notre entreprise dépasse les espérances du début : satisfaction mutuelle de tous côtés.

    Côté de nos amis au VN : ils ont été comme des personnes marchant au soleil qui trouvent en P. Lefas une source de fraîcheur. Une source non à boire mais sur laquelle ils déversent tant de paroles gentilles, tant de sentiments, tant de souvenirs. C'est évidemment une manière de "boire" à une source. P. Lefas s'en délecte. Habitant hors du VN, si vous aviez été sur place avec lui, certains se seraient peut-être amusés ou étonnés de ce sentimentalisme. Nous n'avons pas ce sentimentalisme, mais nous avons bien d'autres choses ici en Occident : la névrose par exemple. Ou la griserie des illusions de toute sorte. Il me semble pourtant que des psychologues, des psychanalystes essaient de créer du sentiment comme remède contre ces maux plus répandus ici que là-bas. Les souvenirs sont toujours teintés de nostalgie, c'est-à-dire encore du domaine du sentiment. J'entends souvent une certaine catégorie de gens se gausser de ceux qui vivent leurs souvenirs, surtout parmi les "jeunes" qui n'ont pas encore le temps de remplir leur mémoire. Ces esprits "forts" disent que le passé n'a pas de valeur, oubliant qu'une vie, une fortune, ne peuvent être construites qu'avec un passé, que sans la mémoire ils ne peuvent même pas savoir dans quelle banque ils ont mis leur argent depuis hier ! Si l'on se laisse emporter vers le passé et y rester prisonnier, en effet ce serait du passéisme. Mais si le souvenir est un mouvement mental ramenant le passé vers le présent pour le revivre, c'est une manière de gonfler le temps passé, seul moyen de modifier, de dévier un peu la linéarité mortelle du temps. Le souvenir n'est pas un simple mouvement du sentiment, mais aussi un mouvement de vie.

    Côté P. Lefas : "je suis en train de finir un rêve". P. Lefas le dit à plusieurs personnes au moment de quitter Hué, la fin de son pèlerinage. A l'aéroport de Phu-Bài, le matin du départ de Hué, une fois les formalités effectuées, les adieux faits, dans la salle d'attente d'embarquement, je le voyais tassé dans son fauteuil roulant, la casquette vissée très bas sur sa tête penchée à côté. Je m'approchais pour voir, puis reculais rapidement : il avait les yeux tout rouges, un sillon brillant sur sa joue. Il était en train de pleurer. Si l'on n'oublie pas que P. Lefas est presque centenaire, qu'il a été prof, qu'il est un prêtre, qu'il a traversé tant d'épreuves à Hué, que c'est une personne qui "en a vu d'autres", on comprendra alors la signification et la beauté de ses larmes discrètes, dissimulées.

    C'est sûr, c'est du sentiment, ces larmes. Mais c'est bien plus que cela.

    *

    * *

    Beaucoup d'entre nous un peu cinéphiles connaissons et n'oublions pas ce chef-d’œuvre du grand cinéaste suédois Ingmar Begrman : "Les Fraises Sauvages" (1). Ce film est une magnifique réflexion sur ce qui peut faire le bonheur, sur la vanité des illusions de la réussite sociale, des honneurs, du carriérisme, et les regrets qu'on éprouve quand on a l'intelligence d'être enfin conscient de cette vanité. En un mot, une réflexion sur l'humanisme. Le personnage du film est un vieux professeur d'université qui se repose un jour d'été dans sa chambre. De doux rayons de soleil de l'été suédois, les rires des enfants, ses petits enfants, qui ramassent les fraises sauvages dans le bois, traversent les persiennes de sa fenêtre. Le grand professeur se remémore sa vie, depuis les jours où il ramassait lui aussi des fraises sauvages. Il se rend compte qu'il l'a gâchée, par manque d'humanisme. Tout sacrifier pour sa carrière, tout mépriser à cause de sa réussite sociale, a tout desséché chez lui. Le plus terrible c'est que la froideur, l'arrogance se sont emparé de lui peu à peu sans qu'il s'en aperçoive. Il est passé à côté de bien de moments de bonheur qu'il n'a jamais connus. A la fin il sent la mort arriver et le temps se liquéfier autour de lui : l'horloge au mur coule comme une pâte de pizza qu'on suspend. Il sait qu'il va s'en aller sans rien laisser de solide dans le cœur et l'esprit des gens.

    P. Lefas est l'exact contraire de ce personnage.

    Je ne connais pas assez son passé. Un jour je le lui demanderai peut-être. Mais ce que nous voyons nettement de lui, c'est d'abord son dévouement de nos années de collège, un dévouement naturel mais en même temps réfléchi. Son dévouement et sa grande humilité sous-jacente. Deux images se télescopent souvent dans ma tête. En 1962 ou 1963, je lui rendais visite au cours d'un de ses séjours de vacance à Paris. Ce fut dans le somptueux appartement de sa famille (son beau-frère ?) du quartier du Champs-de-Mars, très beau quartier de Paris, à côté de la tour Eiffel pour ceux qui la connaissent sur les photos. Ce n'est pas un quartier de nouveaux riches. J'étais très impressionné de ce beau logement, pas tellement par la richesse du décor, mais par son raffinement. C'est le raffinement qu'on retrouve partout dans le monde, sous différente forme, quelquefois d'une grande simplicité, aussi bien au VN qu'ici en France, des demeures de grande tradition familiale. Puis il y une dizaine d'années, P. Lefas m'a montré une photo assombrie par le temps prise sur la colline Vong Canh (Bellevue ?) à Hué, en 1937-1938, où l'on voit P. Lefas en soutane noire avec 2 jeunes gens habillés de chemisettes, shorts blancs et chapeaux coloniaux. Le lien entre ces 2 images de 2 mondes tellement loin l'un de l'autre est une personne qui avait fait un choix curieux. Je me demande souvent quelle motivation avait poussé un fils de famille, diplômé d'une grande école d'ingénieur de Paris à tout laisser en France pour aller s'impliquer dans l'effroyable tourmente qui guettait déjà le VN à cette époque. Dans un pays comme la France actuelle dont la tradition anticléricale est aussi forte que le sentiment républicain, certaines personnes expliquent cette motivation par une constatation lapidaire : "oh, ce n'est rien d'autre que le fait d'une époque où les familles bourgeoises françaises avaient l'ambition d'avoir "un curé" dans la famille et qui plus est "un curé qui part dans les colonies" ! Peut-être, mais c'est trop simpliste. Il nous faut encore savoir de quelle manière un tel "curé" allait exercer son sacerdoce. Quoiqu'il en soit, P. Lefas est entré aux MEP et est venu à Hué, en délaissant une situation matérielle qu'on devine plus que confortable, avec de possibles honneurs qui griseraient plus d'un d'entre nous. Et avec d'autres professeurs à l'Institut de la Providence, il nous a formés. Je ne me laisse pas aller ici longuement aux considérations confucéennes de reconnaissance de l'élève envers le maître, certes honorables mais un peu "hors norme" dans la pensée et les mœurs de nos jours. Le confucianisme prête à controverse parce qu'on sait maintenant qu'il est cause d'une certaine sclérose des sociétés où il s'était développé. Le sentiment de reconnaissance envers un professeur fait partie de notre éducation, ne disparaît jamais de notre esprit. Mais pour moi, le mot reconnaissance dans le cas d'une formation reçue, a plus le sens de la recherche et de la compréhension d'une situation, comme une section de soldats en reconnaissance du terrain. Comme pour vous tous, le collège "la Providence" reste un repère pour me situer à chaque moment important de la vie. C'est pourquoi je me sens redevable plus envers le savoir reçu avec lequel on construit sa vie, qu'envers les personnes. D'autres que moi, surtout dans une société réputée cartésienne, vont encore plus loin : pas de sentiment envers ces professeurs, cet enseignement de la 3è et 4è Républiques Françaises (2), surtout quand cet enseignement est dispensé par des "curés" dans une colonie ! Si quelqu'un parmi la flopée d'ingénieurs, de médecins, d'avocats, d'entrepreneurs, d'universitaires … que nous sommes devenus, veut se jeter à la poubelle, qu'il le fasse, pas moi. P. Lefas était venu à Hué pour se consacrer à notre formation et ce faisant il a rejeté exprès le carriérisme, l'ambition sociale pour épouser l'humilité de son statut d'ecclésiastique (ce n'est pas toujours le cas, on le sait) et d'enseignant, d'un dévouement hors norme. Et surtout dans tous ses actes il reste constamment et étonnamment proche des gens. Certes dans ses tâches d'enseignant il s'est fait craindre souvent, mais d'une bande de gamins ! Des gamins qui, devenus adultes, plus qu'adultes, continuent à l'aimer et à le respecter, comme au cours de ce voyage au VN. Il n'y a jamais eu de danger pour P. Lefas de devenir le personnage détestable du film d'Ingmar Bergman.

    Ce n'est pas maintenant, en vous écrivant que je pense à cette œuvre cinématographique, où un homme revoit sa vie pour en faire une sommation (pas pour tirer sur quelqu'un, c'est un sigma en mathématiques). Tout au début de ce projet de voyage au VN, de retour vers Hué de P. Lefas, j'y ai vu un intérêt particulier : son … âge avancé ! C'est ce point qui m'excitait et me poussait à m'engager immédiatement à l'accompagner. Parler de son âge avancé est une marque de respect au VN, une impolitesse en France. Peu importe, c'est juste une mesure des étapes d'une vie. Je flairais, comme pratiquement nous tous que P. Lefas revient à Hué pour "revoir le film" de sa vie. Mais pour revoir le film de sa vie, il faut faire un film ! J'étais très curieux de voir comment "ce film" va être joué par "le vieil homme" au cours d'un tel pèlerinage vers un tel pays.

    Eh bien, le vieil homme s'est montré au-dessus de tout! Capable d'une incroyable vitalité spirituelle, mentale, sentimentale, d'une joie de vivre qu'on ne soupçonne pas à son âge, d'une vivacité, d'une spontanéité d'esprit réjouissantes ! Sans parler de sa générosité naturelle, que sa lucidité n'entame pas. La raison de cette vitalité ? Je vous l'ai déjà dit plusieurs fois : son humanisme.

    Un soir à Saigon, de retour d'un dîner, à la descente du taxi, un petit garçon, vendeur de chewingum se présente. Au lieu nous embêter avec sa marchandise tenue à la main, le garçon regarde P. Lefas puis me dit : "Ong cu nay hom qua co mua chewingum cho chau".

    ("Cet honorable vieux Monsieur m'acheté une tablette de chewingum hier"). Je ne sais ce que le garçon a dans sa tête. Sûrement il a dû comprendre que nous ne sommes pas des touristes à qui il peut s'agripper. Il doit y avoir autre chose, il doit avoir senti instinctivement un respect pour ce "ong cu". Peut-être aussi P. Lefas avait-il eu un geste spécial pour lui la veille, un geste qui ne se limite pas seulement à payer "un prix spécial" mais un geste plein de compréhension communicative. Alors au lieu de coller à nous, à Eva par exemple, proie habituelle dans ces circonstances, pour essayer de placer encore quelques-uns de ses chewingums, après avoir dit cette réflexion comme une salutation, il s'en va tranquille sur le trottoir, les yeux brillants de contentement ! P. Lefas me demande ce que veut le garçon. Curieux P. Lefas, il est tard, il est fatigué, il faut encore qu'il s'intéresse à ce dit un petit garçon qui passe. "Il dit simplement que vous lui avez acheté une tablette de chewingum hier". P. Lefas lâche mon bras, s'appuie fermement sur sa canne, s'en va vers la porte de l'hôtel d'un pas joyeux, le corps redressé, presque "militaire", un large sourire sur son visage illuminé : "Ah! Il m'a reconnu, le petit garçon !". A 95 ans, être encore capable de se réjouir parce qu'un petit garçon le reconnaît dans la nuit sur le trottoir de Saigon : aurais-je un jour cette joie, cette vitalité et cette profonde humilité à cet âge là ? Ou bien regarderais-je ce garçon avec dédain, comme s'il n'existait pas, comme juste une ombre de la rue?

    *

    * *

    Le voyage est de plus en plus fatigant quand nous atteignons Hué. Dans la tête de P. Lefas le bonheur de vivre ces jours à Hué est trop grand. Il ne tient pas compte de sa fatigue. Il veut exécuter le maximum de son projet depuis le départ de Paris : voir les gens. En préparation du voyage, il m'avait donné une liste de personnes, que je gardais bien de diffuser par email ! Terrible détail : à Mortefontaine, on lui avait demandé une liste de lieux à visiter et il me donne une liste de personnes ! Le dernier jour à Hué, le repas de midi pris, il montait faire sa sieste. Je l'accompagnais. Dans sa chambre, il se retourna et me prit par surprise :

    • Tu sais, je n'ai pas encore vu cette pharmacienne.
    • Oui mon Père, je n'ai pas oublié. Elle est sur la liste que j'ai toujours sur moi. Je m'en occupe pour l'après-midi.

    Je ne l'ai pas oublié, mais j'espérais que lui a oublié ! On est à moins d'une nuit du départ de Hué, à quelques heures du dernier banquet, et la visite de l'archevêque de Hué est prévue dans l'après-midi !

    • Son adresse est un peu compliquée. Tu arriveras à la trouver ? C'est l'adresse d'une pharmacie. Il semble qu'elle n'habite pas là, mais à côté. Tu demanderas à la pharmacie d'abord, mais il faut savoir que ce n'est pas là qu'elle habite.

    Il ne manque plus que çà : P. Lefas me renseignant comment trouver une personne à Hué! Bon, j'ai compris, mon Père : vous tenez à cette personne. Je vais essayer de trouver cette pharmacienne (encore une !).

    Pas de sieste donc pour moi. Mais franchement, quelle idée de venir à Hué avec P. Lefas pour faire la sieste !

    J'évite le piège de prendre un cyclo-pousse devant l'hôtel Morin. Je remonte un peu la grande rue Lê Loi en direction de la gare. Je discute le prix avec un cyclo-pousse qui doit m'amener à l'adresse inscrite par P. Lefas sur sa liste.

    Nous passons le pont TruongTien, la porte ThuongTu. Le cyclo-pousse continue assez péniblement sa course pendant que je regarde les numéros des maisons. Point de N° 15 de la rue DinhTienHoang. Ayant l'impression d'aller trop loin, j'arrête le cyclo-pousse et le renvoie. Je pense qu'on n'est pas loin de l'adresse recherchée. Après 2, 3 discussions avec des passants, on me dit qu'il y bien une pharmacie dans cette rue, mais c'est de l'autre côté de la porte ThuongTu, à environ 700-800m de l'endroit où je me trouve. Il faut rebrousser chemin à pied. Il est environ 1h30 en début d'après-midi. Le soleil tape fort. Je sens la chaleur de mes cheveux sous la casquette serrée sur ma tête. Je sens le soleil brûler la peau de mes bras. Je me dis : pourquoi tant de zèle, il n'y a qu'à dire à P. Lefas que je n'ai pas trouvé cette dame, qui n'est pas une ancienne élève, ni ancienne étudiante, que ni lui ni moi ne connaissons. Je me sens un peu stupide.

    *

    * *

    Le 13 Mai, c'était la grande réunion à Saigon. Le 14 à midi il y avait un déjeuner avec une vingtaine de personnes, déjeuner mal préparé, dans un restaurant qui avait une panne d'électricité : repas dans une chaleur étouffante. L'après-midi du 14, TM Tâm organisait la visite à P. TV Dzu dans sa maison de retraite à côté de l'église ChiHoà La visite était programmée un peu tôt, P. Lefas n'a pas eu le temps de se reposer beaucoup. L'après-midi du 14 se passait mal. P. Lefas était très fatigué et pas content : "A ce rythme ils vont me tuer", avait-il dit à P. Larroque ! Le soir TK Lân et sa femme nous invitaient chez eux. Le dîner se passait pas trop mal, mais à la fin P. Lefas devait s'isoler pour respirer ! Il allait mal ! Tout le monde était inquiet, en premier lieu moi-même. J'étais probablement trop anxieux, je me posais déjà des questions sur un éventuel arrêt du voyage, tellement P. Lefas semblait épuisé. Avec la responsabilité que j'ai reçue du frère cadet de P. Lefas pour veiller sur sa santé, que les copains au VN me laissaient gentiment assumer, je décrétais que le lendemain, 15 Mai, ce serait le repos complet : pas de déplacement, toutes les visites annulées, P. Lefas ne devrait pas quitter sa chambre. Le 15 Mai vers 8h30 LV Long qui logeait, avec Eva sa femme, à l'hôtel avec nos 2 Pères, m'appela pour m'annoncer que P. Lefas était en pleine forme, qu'il voulait suivre tout le programme prévu ! LV Long m'a raconté par la suite un dialogue surréaliste entre nos 2 Pères au petit déjeuner (je ne logeais pas à l'hôtel et ne prenais pas de petit déjeuner avec le groupe).

    P. Lefas : Aujourd'hui, c'est Saint Jacques !

    P. Larroque : Non mon Père, aujourd'hui c'est Ste Denise.

    • Non c'est St Jacques.
    • Non, je vous le dis : c'est Ste Denise !
    • Je veux dire aujourd'hui c'est Cap St Jacques ! On va à Cap St Jacques.
    • Mais Hong a dit qu'il faut vous reposer : pas de Cap St Jacques.
    • Pas de Cap St Jacques ? Mais c'est lamentable !

    LV Long a compris : il m'appela au téléphone. (3)

    J'arrive à l'hôtel vers 9H passées. P. Lefas m'annonce qu'il est en super forme : il a pu dormir 5H d'un seul trait. Gros, gros soulagement. Donc on va à Cap St Jacques. On doit prendre le bateau, une espèce d'hydroglisseur (hydroptère?) assez confortable qui nous amène à VungTau en 2H environ. Les jours d'avant on s'est renseigné sur les horaires : il doit y avoir un départ à 10H30. L'hôtel est à 500m de l'embarcadère, mais il faut un taxi : P. Lefas ne peut marcher si loin. A l'embarcadère le bateau de 10H30 est annulé, tout comme les avions à NY ! 2 heures à attendre : direction hôtel Majestic, à 100m mais en taxi, pour un apéro. Apéro, puis un plat rapide pour tout le monde : nous étions invités par P. Lefas, très en forme, qui apprécie son cocktail vodka-liqueur de café ! De mieux en mieux, ouf pour la santé de P. Lefas! Pendant l'apéro, je suis sorti acheter les billets. Au retour, assis à côté de P. Lefas, je sens son désir d'avoir TK Lân avec lui. Il porte notre ami TK Lân au plus profond de son cœur. Chers amis, c'est comme ça : ce n'est pas la peine d'être jaloux. Et puis c'est vilain !

    • Est-ce que vous voulez que j'appelle TK Lân pour qu'il vienne avec nous ?
    • Oui ! (dans un souffle).
    • Quelqu'un d'autre ?
    • Non ! (catégorique).

    J'appelle l'heureux élu. La veille j'ai suggéré à TK Lân de se reposer aussi, tout comme à TM Tâm. Lân est effectivement très fatigué et en plus il n'est pas disponible ce matin-là. Il me dit de dissuader P. Lefas d'aller à VungTau, parce que la météo n'est pas bonne. Je lui explique que ce n'est pas possible : P. Lefas tient absolument à y aller et puis j'ai déjà acheté les billets. Moi-même je ne suis pas très conscient du mauvais temps à VT : il fait un soleil magnifique ici sur les quais de la rivière Saigon.

    On s'avance sur la rivière de Saigon dans le beau temps. On savoure le spectacle du fleuve. On le voit peu à peu s'ouvrir magnifiquement, avec sur les berges la végétation typique du sud du VN, le paysage des "12 bên nuoc". Des barques chargées de marchandises montent et descendent le fleuve. D'autres plus petites fendent l'eau non loin de notre hydroglisseur. Depuis Paris j'avais une idée derrière la tête : imprimer dans l'esprit de P. Lefas au cours de ce (ultime ?) voyage la vision de ce qui fait l'essence du paysage VN : l'eau et la terre (comme par hasard : dat-nuoc !). De mon point de vue, c'est réussi.

    On s'approche de l'embouchure quand il commence à tomber des cordes. Une pluie torrentielle, une bonne pluie de mousson. Les petites barques qui nous suivaient ont la plupart disparu du fleuve, sauf quelques-unes à moteur, que nous voyons à peine assez loin de notre bateau, dans leur forme très effilée perdues dans l'eau du fleuve et de la pluie comme des trous d'aiguille sur une longue et large bande d'étoffe d'un brun pâle et flou. Il pleut de plus en plus fort. On ne voit pas plus loin qu'une centaine de mètres. Eva me demande comment le pilote peut se repérer. Je lui réponds d'un ton sûr : "il y un radar"! Belle affirmation gratuite pour me rassurer moi-même. On espérait que la pluie cesse. Mais quand on sort du fleuve pour se retrouver en mer et remonter la côte vers VungTau, on ne voit rien que de la pluie tout autour! Ce n'est pas la tempête, mais un gros gros temps de la mousson. Il pleut, le vent est fort. Je me demande quelle surprise allons-nous affronter à VT, comme TK Lân avait prévenu. En longeant la côte, nous finissons par apercevoir les montagnes de Cap St Jacques, à notre gauche. Puis le port. On accoste.

    Le gros problème est là : les vagues, le bateau qui bouge, le ponton qui bouge qu'il faut traverser entre le bateau et le quai ! Prenant mon air le plus flegme, je demande au groupe de rester en arrière, attendant que tout le monde soit descendu du bateau pour faciliter la sortie de P. Lefas. En réalité ma tête bouillonne ! Seule Eva s'en aperçoit; elle me le dira plus tard. Je pars toujours de l'hypothèse la plus défavorable : si je ne peux faire descendre P. Lefas, les autres iront se promener, je resterai avec lui sur le bateau. Quelle déception ! Insupportable pour P. Lefas. Faire tout ce trajet avec un désir si fort de voir Cap St Jacques, puis rester bloqué sur le bateau ! Je me rapproche de la sortie pour examiner la situation. L'idée me vient de … la situation de ma mère ! Elle ne marche pas bien, souvent on la porte pour l'amener se promener en voiture dans Saigon. J'aborde un homme :

    • S'il vous plaît. J'ai un problème. Je dois faire descendre un vieil homme qui ne peut pas marcher.

    L'homme n'a pas le temps de répondre, un garçon d'une quinzaine d'années lui coupe la parole:

    • On le met sur un cyclo et on le pousse.
    • Mais non, je prendrai un taxi pour nous promener.
    • On le pousse d'abord sur un cyclo jusqu'à la rue.
    • Ah, je comprends. Mais comment le met-on sur le cyclo ? Quelqu'un peut le porter pour traverser le ponton qui bouge, là ?
    • Bien sûr. J'appelle quelqu'un.

    Le garçon est parti avant que je lui dise merci.

    J'annonce la solution au groupe : P. Larroque est dubitatif, mais ne peut être contre ! Et pour cause ! Je lui demande de quitter le bateau avec LV Long et Eva.

    Le garçon revient avec un jeune homme assez costaud, qui curieusement reste un peu courbé. Je lui demande de se redresser. Il semble faire l'affaire : je me dis que P. Lefas doit faire dans les 55kg, l'homme est probablement capable de le porter. Les jours d'après P. Lefas m'apprendra qu'il pèse encore 65kg! Probablement signifie avec une certaine incertitude! Je demande à P. Lefas s'il veut bien s'agripper au dos du porteur. Avec enthousiasme : "Pas de problème". Il veut quelque chose, se fixe un but et s'y tient : il nous a expliqué, appris, répété ce principe combien de fois, vous- rappelez-vous ? Il nourrissait l'idée de visiter Cap StJacques depuis le début du projet de voyage.

    Le porteur part devant, P. Lefas sur le dos ! Le garçon essaie d'aider le porteur, c'est-à-dire il n'est pas très rassuré non plus ! Je suis derrière le porteur et P. Lefas, me disant que si le porteur perd pied je n'ai pas assez de force, pas assez de masse pour arrêter la chute de nous 3 dans l'eau du port ! Dans ce cas P. Lefas ira se présenter à Dieu, le porteur s'en réchappera peut-être, tandis que moi-même irai me réfugier chez le seigneur HàBa pour éviter les explications inutiles à tout le monde !

    Le porteur passe le ponton, fait quelques marches. Les vagues se cognent en bas, de l'autre côté du mur du quai. De grosses écumes passent par-dessus le mur, tombent aux pieds du porteur, laissant quelques gouttes sur l'imperméable de P. Lefas (un bout de plastic acheté 1000 DongVN sur le bateau). Il pleut un peu, mais le vent est assez fort. La pluie tombe sur mon visage.

    Tout s'est bien passé ! Le porteur met P. Lefas doucement dans son cyclo. A trois : le porteur, le garçon et moi-même (surtout pour faire bien !) tirons le cyclo jusqu'à la rue. Un taxi nous attend. Je demande le prix au porteur. Le garçon me répond : 20.000DVN. Bien évidemment je discute le prix, je propose 15.000, alors que j'accepterais 100.000 s'il me les avait demandés! Rien à faire, c'est 20.000. Faisant semblant de ne pas trouver de monnaie, je donne au garçon un billet de 50.000, lui disant de rester là pour notre retour.

    Le taxi nous amène d'abord à l'endroit qui attire si fort P. Lefas : la statue du Christ sur la montagne dominant la côte, regardant vers le large. On fait des photos, toujours sous la pluie, qui diminue quand même d'intensité. P. Lefas est heureux, moi aussi ! A vrai dire tout le monde est heureux : on ne pense pas encore au retour ! Le taxi n'est pas bête : il nous annonce qu'il y a ici une autre statue très jolie : une statue de la Vierge ! P. Lefas va à Cap St Jacques pour le Christ, il aura en plus la Vierge Marie !

    Sur le chemin de retour Eva et moi nous supputons la chance de retrouver le garçon avec ce qui reste d'argent nous appartenant. On examine le problème sous tous les aspects. La conclusion vient vite : le garçon sera là parce qu'il ne peut pas louper le spectacle! A l'embarcadère on retrouve le garçon : il est digne de confiance ! On doit attendre le bateau. On prend quelques boissons dans un "bar" (c'est une manière de dire). Je discute avec la patronne pour essayer de faire baisser le prix des consommations sous prétexte qu'on donne un spectacle gratuit à ses clients. Sans succès.

    Le bateau arrive, on refait le même chemin en cyclo. Au bout du quai je me dis que le porteur doit faire encore plus attention qu'à l'aller, parce qu'il doit être beaucoup moins stable pour la descente que pour la montée. Mais P. Lefas ne veut plus monter sur le dos du porteur : les vagues sont moins importantes, il veut traverser le ponton sur ses jambes. Ce qu'il fait, soutenu des 2 côtés par le porteur et le garçon, avec moi-même dans son dos tenant un pan de son plastic-imperméable, pour le cas où! Le garçon se montre plus gourmand que je ne croyais : il veut encore quelque chose en plus des 50.000 donnés, alors que son prix était 20.000 à l'aller. Bon, allons-y pour 60.000 au total, d'autant plus que P. Lefas se propose de tout payer : taxi, porteur, en plus de l'apéro et des petits plats au Majestic de Saigon! Par rapport à un prix acceptable de notre part, 100.000DVN par exemple, pour une telle réussite, nous sommes encore gagnants !

    Tout se passe encore bien. Quand nous nous installons sur les sièges confortables du bateau, je me sens comme un petit garçon qui vient de passer le portique … de Disneyland! Malgré le gros temps, malgré sa grosse fatigue la veille, j'ai réussi à amener le prêtre voir sa statue!

    Le bateau reprend le chemin du fleuve. Tout le monde se repose. P. Lefas ne me lâche pas encore. Il est enchanté de la visite à la statue du Christ et à celle de la Vierge Marie. Il est en paix. Il me demande qui a eu l'idée de l'amener à Cap St Jacques. Diplomate je réponds que c'est lui-même. Il est heureux de la réponse et l'accepte, alors qu'il ne savait pas que ce moyen de locomotion existe à Saigon : il sait que c'est une réponse de diplomate, mais de diplomate qui dit la vérité, même sous une forme sibylline ! Peu importe qui a eu cette idée. C'est P. Lefas qui l'a voulue si fort, comme si tout son voyage en dépendait ! A Paris il a évoqué plusieurs fois avec moi la statue du Christ sur la montagne à VungTàu et un film vidéo sur l'inauguration d'une église dédiée à la Vierge Marie, inauguration qui l'a beaucoup impressionné.

    VungTau, 15 Mai 2001 - Visite à la statue, au retour le gros temps est tombé.

    *

    * *

    Le soleil tape toujours très fort. A Paris mes bras vont probablement peler. Je me moque du soleil. Je ne me sens plus stupide.

    Les vagues cognent contre le bas du quai, de l'autre côté, les écumes passent par-dessus le mur, tombent aux pieds du porteur, éclaboussent de quelques gouttes le dos de P. Lefas ridiculement agrippé au dos du porteur. Je les suis. Le vent souffle, quelques gouttes de pluie sur mon visage. Tout le monde est heureux. Le porteur espérant une bonne recette pour la journée, P. Lefas sûr de trouver le Christ, moi-même contemplant le porteur emmenant sur son dos tout le désir d'un prêtre allant vers son Dieu. Peu m'importe ce qu'il y a au-delà de ce désir, peu m'importe si le Dieu chrétien existe. Ce désir, je le touche de ma main.

    Je m'approche de la porte ThuongTu, la dépasse et vois l'enseigne de la pharmacie, sur le trottoir de droite. Un pincement au cœur, comme quand le bateau accoste à VungTau : et si la pharmacienne n'est pas là ?

     

    Jolie surprise : la pharmacie se trouve juste à côté de l'ancienne maison familiale de VoDinh Ngoc. Fameuse maison, habitée aussi par la famille du regretté Dr LeKhac Quyen et ses filles qui étaient des princesses pour moi ! Mais trêve de souvenir. Ce n'est pas l'endroit, ni le moment. Je ne suis pas là pour çà, cette fois-ci. En tout cas, cela ne se déclenche pas.

    D'ordinaire je me délecte des souvenirs. Je suis même amené souvent à faire des efforts pour dominer mes sentiments, garder une contenance, comme pendant cette visite, il y a quelques années, au centre des enfants handicapés mentaux créé par Christel Noble (ou Nobles, une Irlandaise) à Saigon (rue Tu-Xuong ?), où je devais sortir de la salle, m'éloigner des enfants pour ne pas laisser voir mes émotions. Mais cette fois-ci il s'opère une grande distance entre les émotions, les souvenirs et mon esprit qui cherche autre chose en présence de P. Lefas. Dans la maison des jeunes aveugles BungSang, à Saigon, j'étais resté sec devant l'injustice et la misère qui les frappent dès leur naissance, alors qu'Eva essuyait souvent ses yeux tout rouges. Pendant que P. Lefas et les autres conversaient avec le directeur, je restais en retrait dans l'autre salle, toute petite salle, à l'arrière, regardant vers le devant de la maison. J'entendais 2 garçons se disputer dans mon dos. Ils se fâchaient, se réconciliaient, riaient en sourdine, se racontaient les petites choses qu'ils ont faits hier seuls ou ensemble, se disaient ce qu'ils ont l'intention de faire dans la journée. Ils parlaient, vivaient comme si de rien n'était, alors qu'ils sont atrocement et injustement dépourvus du plus essentiel des 5 sens de la vie. La conversation des 2 garçons en aparté dans mon dos me captivait. Puis j'aperçois assis sur le pas de la porte d'entrée un autre garçon regardant fixement et longuement vers le ciel, en silence. Son attitude est à couper le souffle : son regard est physiquement vide, mais je suis sûr qu'il voit quelque chose, de son regard intérieur infiniment intense. Il voit peut-être son malheur, mais il le garde pour lui, il vit avec. C'est encore un autre signe de la vie. C'est cela, c'est la vie et son extrême beauté, que la présence de P. Lefas, ce vieil homme dépositaire d'une vie bientôt centenaire, me fait sentir avant toute chose. La vie malgré tout, comme ces brins d'herbe qui s'obstinent à pousser dans l'interstice des blocs de béton sur les autoroutes où passent des milliers et des milliers de voitures. Le vieil homme fait sentir la vie parce qu'il la fait vibrer autour de lui.

    La pharmacienne porte une blouse de pharmacienne, proprette. Elle n'est pas assez mince pour mon goût. Un visage ouvert, assez agréable, un léger voile de tristesse. Probablement parce qu'il n'y a pas assez de client. Son visage s'éclaire, je suis peut-être un client.

    • Bonjour Madame. Je cherche Mme XXX. Est-ce qu'elle travaille ici ?

    Immanquablement, comme 9 fois sur 10 au VN, la "réponse" fuse :

    • C'est pourquoi ?
    • Je suis un VK de France. Je suis venu ici avec P. Lefas.
    • Père Lefas? Père Lefas ? Il est où ? Il est où ?

    La dame a une curieuse manière de dédoubler ses mots.

    • Il est ici à Hué.
    • Il est à Hué. Il est à Hué. Je peux le voir? Je peux le voir ?

    Et aussi une curieuse manière de me couper la parole.

    • Vous êtes donc Mme XXX.
    • Oui. Oui. Il va rester longtemps ici ?
    • Non. Il est à Hué depuis 3 jours. Il quitte demain.
    • Alors je dois le voir. Je dois le voir.
    • Je suis là pour çà, Madame.
    • Quand ? Quand ?
    • Cet après-midi. Vers 5 heures. Ca vous va?
    • Oui. Oui. Ca va bien. Ca va bien. De toute façon je quitte mon travail à 4H.
    • Vous viendrez le voir à l'hôtel Morin
    • Ah, l'hôtel Morin! Comment je peux y entrer?
    • Mais par la porte d'entrée. Entrez normalement par la porte d'entrée. Si les "bao ve" vous questionnent, vous n'avez qu'à dire que vous venez voir un client de l'hôtel qui s'appelle Père Lefas. Puis vous asseyez au salon pour attendre. Je serai probablement déjà là pour vous accueillir.
    • Ah, vous serez là. J'entre par la porte d'entrée.

    Je précise à la dame que je lui confirmerai par téléphone l'heure. Elle me donne son numéro. Le rendez-vous est arrangé. Elle me questionne un peu sur la France, explique qu'elle travaille pour sa belle-famille, que la pharmacie ne lui appartient pas, qu'elle n'a jamais été élève ni étudiante de P. Lefas qui ne l'a donc jamais vue, que P. Lefas s'occupait de son frère aîné maintenant décédé. Mais c'est par l'intermédiaire de la nièce de P. Lefas dont elle a fait la connaissance par hasard quand celle-ci visitait Hué il y a quelques années, qu'elle arrivait à P. Lefas. Je m'en vais. Vous avez remarqué quelque chose dans ce dialogue? La pharmacienne n'a même pas demandé mon nom !

    Je suis à la maison d'hôtes, au bord de la rivière. Une douche, une demi-heure de repos, à 3h30 je viens voir P. Lefas pour confirmer le rendez-vous. J'appelle la pharmacienne. Elle n'est pas là. On me donne un autre numéro. J'appelle, elle n'est pas là. Un autre numéro. Elle est là, s'étonne que je connaisse ce numéro! Bon, c'est le VN, et surtout c'est Hué. Ne cherchons pas à comprendre. Surtout ne cherchons pas à être cartésien, ce n'est pas l'endroit. Rendez-vous fixé à 5h30. J'insiste très lourdement pour qu'elle soit à l'heure. Très gentiment elle me demande ce qu'elle peut apporter comme cadeau à P. Lefas. Qui vous a dit que Hué reste un "espace de vie civilisée?". Moi, plusieurs fois. Voilà une personne qui vit "à Hué. Un endroit difficile. Un climat difficile. Des conditions économiques difficiles. Avec des gens dont certains ne sont pas moins difficiles !" (4), qui a une vie visiblement pas facile, qui n'a jamais vu P. Lefas auparavant, et qui veut lui rendre visite, une visite montée dans l'urgence, avec la suprême politesse d'une offrande à la main. Ce n'est pas civilisé? Bon, ça tombe bien, ça m'arrange. Je lui dis d'acheter pour P. Lefas une casquette de touriste, si possible avec une inscription "Hue" dessus. Cela fait déjà une semaine que le vieil homme marmonne souvent qu'il a perdu sa casquette, une casquette "à la française", sans âge. Il sait très bien que c'est moi qui l'avais égarée à VungTau! Et puis il lui faut quand même un geste "digne d'un touriste". Depuis une douzaine de jours il n'a rien fait comme touriste au VN! La dame trouve mon idée saugrenue, pas assez "digne", mais je sais être persuasif et elle a vite compris.

    Elle vient à l'hôtel Morin à 6H15 ! A 6H, ne la voyant pas toujours, je l'ai rappelé, on me disait qu'elle venait de partir. On donne rendez-vous à 5H30, on quitte sa maison à 6H, c'est 4000 ans d'histoire que personne ne peut effacer, surtout à Hué. Je suis à l'entrée de l'hôtel pour l'accueillir. Je l'amène dans le jardin. P. Lefas est attablé avec Long, Eva, P. Larroque, TK Lân. J'installe P. Lefas et la dame à une autre table, à côté. Ils sont heureux. P. Lefas prend la main de la dame pour la faire s'asseoir et lui sourit. P. Lefas a plusieurs sourires. Large, spontané, enfantin comme avec le garçon vendeur de chewingum sur le trottoir à Saigon. Malicieux comme nous tous l'avons constaté souvent. Calme, en paix, comme à VungTau. Tendre cette fois-ci, d'une grande tendresse. Mais toujours, toujours lumineux.

    La visiteuse déballe ses cadeaux. Il y a un paquet de mangoustans qu'elle dit de son jardin. Puis 2 casquettes (deux ! Non, je n'invente pas, demandez confirmation à P. Lefas) avec l'inscription "Hue". P. Lefas a un autre sourire, amusé, de nouveau large, innocent, toujours lumineux : "Ah, mais c'est excellent, j'en donnerai une à ma nièce Karine!" . Petit détail: Karine, la nièce de P. Lefas est de notre génération, celle de la route N° 6 ! (5) (30).

    La dame pharmacienne connaît quelques bribes de Français, pas suffisantes pour une conversation. TK Lân est à côté. Je lui demande de l'aide, lui laissant l'honneur d'être l'interprète pour le "couple". Je m'en vais boire une bière méritée au salon de l'hôtel.

    Bien calé dans le fauteuil, je descends la bière à grandes gorgées. Je pense au "couple" qui discutent dans le jardin et à Maria. C'était en classe de 3è ou 2nd, 1956-1957. On m'a donné son adresse pour exercer mon Français par une correspondance d'adolescents, une adresse à Vienne, Autriche. Une dizaine d'années après, avec mes 1ers sous gagnés comme salarié à Paris, je suis allé la voir à Munich, où elle gagnait aussi ses 1ers sous comme hôtesse dans une exposition internationale, parce que … elle parle Français. La merveille ! D'autant plus qu'elle est jolie, très jolie, pas seulement jolie, pleine de charme, l'arme des dames de Hué, jeunes ou pas, riches ou pauvres! Cela ne peut être autrement. Une Viennoise qui, à longueur d'années, écrit des lettres à un élève de l'Institut de la Providence de Hué, c'est décidé par la destinée : elle ne peut être que jolie et pleine de charme. J'ai perdu contact avec Maria depuis. Evidemment j'avais un large sourire de joie, elle avait un large sourire de joie, à Munich (6). Mais je sais que ce n'était pas le même sourire que P. Lefas quand il voit "sa" pharmacienne. Nous n'avons pas sa sérénité, son sérieux, son humilité, son détachement matériel fondu dans sa profonde tendresse humaine, sa générosité désintéressée, ni sa luminosité. Par contre je vois dans son sourire pour la dame pharmacienne le reflet de la même fraîcheur, la même émotion de nos années d'adolescence, le même enthousiasme de nos vingt ans. Il la voit pour la 1ère fois de sa vie, ayant simplement entretenu une correspondance avec la dame, entre Paris et Hué. Une chose pareille est-il possible : à 95 ans, entretenir une correspondance lointaine, matérialiser devant moi son grand désir de trouver sa correspondante dans la fatigue d'avant la sieste, le soleil qui tape, les bouleversements d'un voyage inconcevable, puis la recevoir avec son cœur et son esprit de jeunes gens ? Pour moi-même et pour beaucoup ce ne serait pas possible. Pour P. Lefas, oui. C'est là le miracle avec notre vieux prof de "la Providence". La raison qui sépare ce qui est possible avec lui et pas avec moi est toute indiquée. Pour moi c'était très compliqué : je voulais rencontrer une jolie Viennoise avec plein d'arrière-pensées pas toutes innocentes (je veux dire à l'époque !). Pour P. Lefas c'est bien plus simple : il veut être avec une personne de Hué, une relation d'être humain à être humain dans son essence et sa pureté.

    Il est presque 7H. Je dois écourter leur rencontre. P. Lefas fait ses adieux, me confie le paquet de mangoustans, monte dans sa chambre pour se préparer à aller au dernier banquet à Hué. Je veux garder les mangoustans "du jardin" pour le petit déjeuner de P. Lefas, mais je les oublie le lendemain. Ils feront le bonheur du personnel de l'hôtel. Je reste avec la dame quelques temps. J'apprends qu'elle vit avec ses 2 garçons dont l'un a 20 ans, qu'elle a été mariée jeune, qu'elle est une jeune veuve depuis plus de 10 ans. Voilà l'explication, du moins en grande partie, de ce léger voile de tristesse sur son agréable visage que j'ai détecté dès le premier regard. Est-il possible que P. Lefas lui apporte quelque consolation? Peut-être avec quelques cadeaux ? Je n'en ai pas vu trace, il ne lui a rien apporté, ni rien laissé, sinon je l'aurais su. De toute façon ce ne serait pas assez pour que la jeune veuve manifestât une telle joie à entendre le nom Lefas, jusqu'à bégayer presque en me parlant. Il n'est pas difficile de deviner que P. Lefas apporte à cette jeune dame autre chose qu'une consolation avec quelques cadeaux : une raison d'espérer pour la vie.

     

     

    La nuit est bien tombée sur le jardin éclairé de quelques réverbères, joli jardin colonial qu'on a su restaurer dans la cour intérieure de l'hôtel. La jeune dame veut sortir de l'hôtel par la porte arrière, la porte des employés. De nouveau, mystère de Hué, pas la peine de comprendre. Sa Honda est peut-être gardée de ce côté-là de l'hôtel, mais tout de même ! Avant de me dire au revoir elle me fait une remarque légèrement teintée d'envie :

    • May anh chi la hoc tro cu cua Cha, tu ben Phap ve hoi hop nhau vui qua hi !
    • (Vous êtes les uns les autres des anciens élèves de Père, vous revenez de France pour vous réunir ensemble si joyeux !)

    Elle est habillée de noir. Je regarde son dos se fondre peu à peu dans les ombres du couloir qui court vers l'arrière de l'hôtel.

    Je suis mal à l'aise. De peur de désorganiser le banquet des anciens élèves et étudiants, je n'ai pas osé retenir la dame pharmacienne pour l'y amener, lui donner la place d'honneur auprès de P. Lefas. Si je l'emmène au banquet, je n'accepterais pas qu'elle soit avec moi, à l'autre bout de la table. Il faudrait qu'elle soit avec P. Lefas. Mais au VN, dans les banquets, cette place est chère. D'ailleurs ce n'est pas moi qui décide qui l'occupe. Ma seule décision concernant ce sujet est que je ne dois jamais la prendre pour moi-même. Mon rôle de messager n'est pas complet. Alors un petit sentiment de culpabilité. Un peu comme ce garçon du joli film de J. Losey, "The go-between" (7), obligé de jouer, au cours d'un été dans la campagne anglaise, le messager d'un amour coupable et violent entre la fille d'une famille de la "haute" et son employé de ferme, amour coupable donc inachevé, violent donc destructeur. Le spectacle du mal des adultes, leurs mensonges, leur lâcheté, laisse le garçon traumatisé pour la vie, parce qu'il a l'impression d'avoir participé à ce mal. Mon histoire n'est pas le sujet du film de Losey. Mais j'ai été "the go-between" entre P. Lefas et la dame pharmacienne et je ne suis pas allé jusqu'au bout de ma tâche. Je ne suis pas coupable comme le couple amoureux du film, mais je devrai réparer ma "lâcheté" envers la jeune dame. Elle aurait dû partager un repas avec P. Lefas la veille de son départ de Hué, elle aurait dû être à côté de lui. J'ai laissé, sans qu'ils le sachent ni qu'ils en soient responsables, ses anciens élèves, ses anciens étudiants accaparer le monopole d'être à côté d'un tel homme pour partager sa nourriture. Et que dire de ma "partialité"! Même pas une petite fleur pour elle. Le jour du banquet offert par la délégation JdA, deux jours auparavant je crois, attablé avec Long, Eva et tutti quanti pour me rafraîchir la gorge d'une bière au bar à côté de la maison de la Radio-TV, vers 6H du soir -- le crépuscule (8), c'est mon heure préférée, surtout au bord de cette rivière, avec au loin, vers l'Ouest la mystérieuse chaîne de montagne chargée d'histoire du VN -- je n'ai pas hésité une seconde à laisser bière et copains pour traverser le pont à pieds, aller au marché DongBa et ramener 3 bouquets de fleurs confiés plus tard à Eva pour la remise. Tout cela pour tenir mon rôle d'invité à un banquet, alors que je n'ai pas une seule fois pensé à assumer la moindre parcelle du rôle que P. Lefas tient vis-à-vis de cette jeune dame pharmacienne de Hué. Vraiment une honte! La sollicitude que P. Lefas manifeste envers les gens est permanente et naturelle. Moi il faut que je réfléchisse pour y arriver.

     

    "Chère jeune dame pharmacienne, vous ne perdez rien à attendre. Ou plutôt si, vous perdez quelque chose, parce vous ne reverrez plus P. Lefas.

    Vous êtes venue voir P. Lefas pleine de tendresse. Je n'ai pas été à la hauteur pour vous accueillir. Je vous ai laissée repartir seule dans la nuit, sans que vous ayez partagé avec lui un repas, le premier et le dernier.

    Vous m'avez exprimé une légère appréhension à entrer dans cet hôtel. Votre phrase 'Ah vous serez là. J'entre par la porte d'entrée', me rappelle une prison très connue en France, dans la banlieue de Paris à Fresnes. J'habite dans le même quartier. Je passe devant en allant à Paris. Souvent le Dimanche je vois agglutinées au portail des femmes, que des femmes, venues attendre l'heure de visite à leurs hommes, maris, fiancés, pères, fils, frères. Eux sont dedans. Elles dehors, libres. Vous êtes aussi dehors, libre dans la ville, avec tant de gens, votre famille, vos amis, vos voisins, les gens dans la rue. Il y a plusieurs années, je me suis présenté au plus chic palace de Paris où Marlene Dietrich (9) avait sa chambre au mois, pour voir le sous-directeur que j'ai connu par hasard, dans l'intention d'aider un ami à y trouver un emploi de portier, un ami ancien de "la Providence" que P. Lefas a déjà aidé à obtenir un emploi dans un autre grand hôtl de Paris qu'il a perdu à cause de l'instabilité de ses nerfs. P. Lefas m'a expliqué que votre frère, ancien de "la Providence", a été aussi victime de ses nerfs. A ce palace, je me suis heurté à la méfiance hautaine des portiers déjà en place. Depuis c'est le même sentiment du 'dedans-dehors' que j'ai parfois quand je passe devant les grands palaces de Paris, où j'aurais bien plus d'appréhension à mettre les pieds que vous à cet hôtel à Hué. Cette séparation, d'aucuns diraient cette fracture, des lieux qu'on dit de luxe, est habituelle dans la société où je vis. C'est désolant. Cela l'est encore plus dans notre pays natal où l'on a tout fait, tout sacrifié, sans pouvoir la faire disparaître, ni la réduire, au contraire.

    Certains risquent de croire que je vous manquais de respect avec des expressions un peu taquines quand je relatais notre dialogue. Ce n'est qu'un malendu. Je vous dois le plus profond respect, celui dû à la condition humaine. Comme beaucoup d'autres, trop faible pour faire autrement, j'ai le défaut de m'appuyer parfois sur le peu d'humour, de dérision, dont je suis capable pour masquer mes émotions, cacher mes sentiments ou comprimer mes révoltes. Cela peut créer des malentendus, mes amis charitables me le disent souvent. Il faut que je fasse attention !

    Vos cadeaux sont magnifiques. Ici en Occident, nous n'avons plus le même geste. Ou c'est si rare! J'étais si fier de vous quand au téléphone vous exprimiez votre intention attendrissante pour P. Lefas.

    Les mangoustans de votre jardin, vous avez pris le temps de les cueuillir, cause probable de votre retard. Et je les ai perdus ! Le matin du départ de Hué j'arrivais à son hôtel vers 6H45, croyant pouvoir savourer avec lui au petit déjeuner vos mangoustans que j'avais remis personnellement la veille au restaurant de l'hôtel. Mais tout le monde a déjà fini son petit déjeuner. Et j'ai oublié les fruits de votre jardin !

    Vos deux casquettes sont la marque des "dames de Hué", une infinie attention avec peu de chose. P. Lefas les aime bien, il s'en sert à Paris.

    Alors chère dame, avec moi vous ne perdrez rien à attendre. Je reviendrai, avec "ma patronne à la maison" qui exerce le même métier que vous, et tous les deux nous vous revaudrons une invitation en bonne et due forme, une invitation solennelle même. Nous irons avec vous dans un endroit le plus proche de votre vie, de votre terre, de votre temps, de sorte que je puisse à ce moment-là vous apporter dans l'intimité de votre esprit un peu de la présence de ce prêtre qui, à notre époque, de très loin, sait encore se rapprocher de vous par son écriture inscrite sur du papier. Je vous reverrai aussi pour le compte de P. Lefas lui-même. Ni lui ni vous ne l'avez remarqué : le hasard fait que de cette population, des gens du VN, des gens de Hué, qu'il aime tant, qui constituent peut-être l'essence de son amour pour les êtres humains, vous êtes probablement la dernière personne que P. Lefas découvre pour la dernière fois de sa vie, sur le sol de Hué.

    Oui, je vous reverrai de la part de P. Lefas. Il n’a pas besoin de me le dire. Vous me parlerez de nouveau des difficultés que vous devez vaincre ou subir constamment pour faire vivre votre famille, éléver vos enfants, des drames que vous avez traversés. Non par curiosité malsaine, mais pour comprendre et partager avec vous vos peines, comme P. Lefas le fait certainement dans sa correspondance. Vous me donnerez une chance de saisir de nouveau la beauté de la lutte, à la sueur du front et en donnant du sang, pour maintenir la vie sur cette terre de Hué. Et je vous parlerai de P. Lefas, de la manière qu'il vit aux environs de Paris, le dépouillement d'une grande beauté de sa chambre, comme depuis l'époque de Hué. C'est dans le dépouillement de sa chambre de prêtre qu'il est constamment en commnion avec les gens du VN. Nous irons partager un repas dans un endroit tranquille, pas trop de bruit, pas de chichi. P. Lefas sera là dans ma tête pour le présider et me rappeler le sens du partage du pain qu'il ne cesse de pratiquer. C'est dire que mon invitation sera la sienne. Je vous demanderai de m'amener dans votre jardin chercher quelques mangoustans si ce sera la saison. Vous me donnerez une ou deux casquettes. Je veux que vous me montriez, ne serait-ce que pour une seule fois, un peu de cette relation humaine qui s'est établie entre vous et P. Lefas, belle dans son essence et sa pureté." (28)

     

    *

    * *

    On s'extasie, souvent jusqu'à la caricature, de la joie apportée par des bambins. Si cette joie se limite à une histoire de lien du sang, ces bambins n'intéressent personne d'autre que le cercle familial. On s'émeut de la beauté des enfants qui grandissent parce que c'est celle de la vie qui s'éclôt. A l'autre bout, à l'hiver de la vie, il y une autre beauté, d'une autre dimension, quand elle se manifeste avec intensité et douceur, vigueur et fraîcheur, spontanéité et dignité, générosité et lucidité, avec délicatesse et intelligence. C'est celle manifestée pendant son pèlerinage vers le VN, vers Hué, par notre vieux prof, P. Lefas. Il ne faut pas la manquer. J'ai de la chance.

    *

    * *

    Je n'étais pas spécialement lié à P. Lefas. Depuis son retour en France en 75, quand on recommençait à le revoir grâce à BuiDang HaDoan, je n'ai jamais été qu'un ancien élève parmi plusieurs d'autres qui le visitent. La raison est que je n'ai été à l'internat de "la Providence" que pour une année. Mais principalement parce qu'il ne m'a pas baptisé. Cher Père, je vous déçois encore, mais ce n'est pas une nécessité pour moi.

    Certes 3 années de suite, en classes de 3è, 2nd, 1ère, j'ai été un bon élève pour lui, disons le, très bon même. Mais il y en avait tant comme moi. Quand j'ai quitté "la Providence" pour suivre MathElem au lycée Yersin à Dalat en 58-59, je crois qu'il en était un peu déçu (10). Il aurait voulu me voir en Sciences Ex., puis médecine. Il a une faiblesse pour cette voie. Pour m'amuser un peu je me suis dit souvent qu'à cette époque en partant à Dalat j'étais devenu une sorte de "dernier des hommes" (11) pour lui !

    A le suivre pas à pas depuis Paris pendant ces 14 jours, je crois que lui et moi nous nous sommes découverts sur plusieurs plans. Dans son entourage je deviens sensible à des tas de choses, à une belle parole qui serait anodine dans d'autre circonstance, à un son plein de sens qui serait désagréable sans lui, à la couleur des objets passée inaperçue dans d'autres scènes avec une autre personne que lui. Il fait vibrer la vie autour de lui, je vous le répète. Avec des phénomènes "bizarres".

    Le dîner offert par les anciens JdA dans le restaurant flottant au bord de la Rivière comportait des "banh beo". Servis comme d'ordinaire à Hué avec des "top mo" frits. Je me précipite pour les enlever de l'assiette de P. Lefas. Cela risque d'être indigeste pour son vieil estomac éloigné de Hué depuis trop longtemps.

    Et il vient dans ma tête une symphonie et une note de musique.

    En classe de 2nd j'étais à l'internat de "la Providence". P. Lefas exerçait alors son autre mission vis-à-vis de moi : essayer de m'apporter la parole de l'Eglise. Souvent il m'appelait dans sa chambre après la classe de l'après-midi. Le 22 Mai dernier on a visité avec lui, de manière quasi officielle cette chambre, où on lui a fait une photo Droopy (12). Il me parlait du mystère de l'univers et de l'existence de Dieu. Je l'écoutais sans rien laisser voir de ma réaction. Il n'insistait jamais. Il m'offrait des bonbons, du chocolat qui venaient sans doute de France. Puis il me faisait écouter la Symphonie Pastorale, me laissant seul, tranquille, pendant qu'il corrigeait les devoirs sur la table à côté. Presque chaque fois je lui demandais le même mouvement, je ne me rappelle pas du numéro, le 1er je crois, peu importe le numéro, je vous ferais écouter ce mouvement, utilisé dans un film connu "Soleil Vert", si vous m'apportiez maintenant un enregistrement de cette œuvre. Peu à peu il m'expliquait que la musique symphonique est belle, mais les solos dans les concertos (concerti ?) aussi. Puis un jour, il me faisait comprendre qu'il arrive qu'on apprécie particulièrement quelques notes, une seule note, ou même le silence dans un morceau de musique. Ce jour là je finissais d'écouter avec lui le 5è concerto pour violon de Mozart. Et la dernière note de cette œuvre. (13)

    Evidemment il y a des tas de "dernières notes". Celle-là compte. Elle m'a été indiquée par P. Lefas alors que je découvrais à peine l'art musical de l'Occident.

    J'ai déjà eu l'occasion d'analyser l'effet de cette dernière note avec des amis. Analyse faite non sur le coup, mon pouvoir de réflexion n'était pas encore assez développé, mais longtemps après quand en France je vais au concert en pensant bien des fois à la formation de mon goût pour la musique, formation en principe pas prévue à "la Providence", donc gratuite. Pas si gratuite que çà! P. Lefas est trop bon prêtre pour insister avec des paroles sur l'existence de Dieu. Après avoir évoqué le mystère scientifique de l'univers, il voulait m'amener à connaître et apprécier ce qui est beau, pour me laisser chercher moi-même ce qu'il peut y avoir au-delà de la beauté de la création artistique, de la Création tout court.

    La dernière note du concerto pour violon de Mozart est une note très légère. A cause de ce qui précède, l'orchestre, les phrases ciselées du violon, puis de ce qui suit, le silence, cette note légère est très embêtante. Le violoniste finit de la jouer, mais elle ne veut pas s'en aller. Elle ne veut pas tomber en avant, ni en arrière, ni à gauche, ni à droite. Elle ne veut pas s'envoler, ni atterrir. Elle reste là, si bien qu'elle reste tout le temps dans ma tête.

    Cette note et ce concerto ce fut mon propre père qui me les a offerts en main à Saigon, quand je décrochais enfin le baccalauréat au printemps 1960 (échec cuisant à Dalat - 10). Cette année-là, une réforme de l'Education Nationale Française (encore une, bien bien d'autres depuis!): l'examen du baccalauréat se faisait en 2 temps, Février et Avril. Nous avons acheté le disque dans la rue TuDo à l'époque. La Voix de Son Maître, avec le chien assis à côté du phonographe, ou peut-être RCA ? Interprète : Yehudi Menuhin, bien sûr (14). Le disque coûtait cher, le quart du prix de ma pension à Saigon, je m'en souviens. Ce fût le seul luxe dont mon père et moi nous nous sommes permis, mon père n'avait pas tant d'argent que çà. Il lui était arrivé de ne pouvoir payer en temps voulu mes frais de scolarité en classes de 6è, 5è. Il fallait une faveur de l'intendant de "la Providence" pour les régler le mois d'après. Quelle angoisse ! Avec le Bac, je décrochais une bourse et je suis parti en France en Octobre de la même année. L'été suivant mon père décédait. Il lui fallait encore quelques années supplémentaires pour atteindre la cinquantaine. Il ne m'a pas laissé le temps de lui servir un verre de vin, un fruit dans son assiette ou mettre un mets quelconque dans son bol.

    J'enlève les "top mo" de l'assiette des "banh beo" de P. Lefas. Je m'efforce de remettre en place les grains de "tôm chây". Je me souris dans ma tête : si mon père voyait la scène, il serait en droit d'en être jaloux.

    Au menu de ce banquet de la délégation JdA il y avait des plats simples, des "banh beo", "banh nâm", "banh khoai", précédés ou terminés d'une soupe, je crois, et sûrement autres choses, je ne peux me rappeler de tout. Je n'ai pas mangé beaucoup. Dans le tohu-bohu, j'étais là à boire, à avaler quelques bouchées en enlevant aussi des "top mo" de mon assiette, à rigoler avec les copains. J'étais ailleurs, rue TuDo si heureux de pouvoir acheter un disque de musique avec mon père. Ma tête en partie envahie par la douceur apaisante de quelques mesures d'une symphonie et la légèreté d'une note de violon. Mon vieux prof était là. Presqu'un demi siècle passé. De plus de 10.000km à vol d'oiseau, d'un autre monde. Lui et moi revenus, ensemble à Hué. Au bord de la Rivière éclairée dans la nuit de quelques lueurs entr'aperçues à l'extérieur du restaurant.

    Ce fut le plus beau banquet auquel il m'a été donné d'assister en compagnie de P. Lefas au VN.

    *

    * *

    Il n'est pas difficile de savoir que P. Lefas porte en lui un très grand et très profond amour des gens. Il n'est pas difficile non plus de savoir que de cet amour vient une grande tendresse pour tout le monde. A commencer pour lui-même : il accepte d'être ce qu'il est, son âge, ses faiblesses, son histoire. Il est en harmonie avec son être. Il faut un peu plus d'attention pour s'apercevoir que cette tendresse provoque de manière naturelle des réactions de même type. En harmonie avec ce qu'il est. Il nous entraîne naturellement à aimer les gens. C'est un trait caractéristique de notre vieux prof, un trait hors du commun. C'est cela que j'appelle son humanisme. Mais si nous en sommes peu ou prou capables, il nous dépasse dans ce domaine et de loin. Nous n'aurons jamais sa fraîcheur, sa spontanéité. Parce que nous apprenons à être humanistes alors que c'est sa nature.

    Son humanisme est un fluide qui amène une réaction en chaîne fluide. A ses gestes de sollicitude, aujourd'hui humbles avec sa simple manière d'accepter qu'on s'occupe de lui, qu'on coupe les vermicelles dans son bol de soupe (ah ! Chère Eva de LeVan Long !) , qu'on approche le bol de sa bouche, qu'on essuie ses lèvres, qu'on lui donne le bras pour descendre un escalier ou monter dans un taxi, ou il y a longtemps quand la nuit il fermait les fenêtres du dortoir du collège à Hué sans faire de bruit pendant que ses jeunes élèves dormaient (15), quand il débouchait en cachette les WC encombrés de papier par les petits internes du collège (16), quand il distribuait des friandises dans sa chambre ou dans une cour de récréation (17), son entourage répond maintenant par des gestes, des paroles empreints de respect et d'amour toujours tapis là dans le cœur et l'esprit des gens ne demandant qu'à s'éclore dans une région du monde qui finit par rejoindre le monde et vivre comme tout le monde notre époque de L'Adoration du Veau d'Or. Ce fluide envahit tout son entourage. Si bien qu'il trompe certains des spectateurs. En attendant que P. Lefas descende de sa chambre un soir, je baratine les réceptionnistes de Saigon-Hôtel. Vous pouvez être sûr que je sais être bête dans ce genre de conversation avec ces "nièces" qui m'appellent gentiment "Chu" ou moins gentiment "Bac". L'une d'elles me demande à l'improviste : "Bac, comment se fait-il que cet honorable vieux monsieur a tant d'enfants ?" ("Bac à, làm sao Ong Cu nay nhiêu con nhu vay ?!"). D'accord j'ai une conversation bête, mais quand même pas à ce point! Puis je saisis. Son métier lui apprend quelques mots d'une langue étrangère qui n'est plus usuelle à Saigon. Elle entend à longueur de journée "Mon Père, Mon Père". Elle s'est laissée envahie par ce fluide. Jusqu'à être capable de faire abstraction de la différence des couleurs de peau pour ne retenir que les marques d'un lien manifestement si fort qu'elle croît issu du sang. Sa question n'est plus bête du tout, plus du tout !

    Non seulement l'amour des gens qui anime la vie de notre vieux prof est naturel comme un fluide, il reste vif à tout instant. Par hasard je finis par devenir son trésorier. C'est sa nièce qui lui joue des tours, comme il dit. Elle lui a appris à "tromper l'ennemi" en cachant ses billets partout dans ses bagages. Quels bagages ! Juste une petite valise que d'autres auraient jeté à la poubelle tellement elle est vieille, qu'ils auraient en tout cas gardée avec eux dans l'avion sans avoir besoin de l'enregistrer. C'est tout petit ! Avec une sacoche sans âge qu'il emporte avec lui, c'est dire que c'est encore plus petit ! Qu'est-ce que vous croyez ? Ce sont des bagages d'un prêtre de 95 ans! Pourtant c'est incroyable, P. Lefas et moi nous avions mis ½ heure pour y retrouver 2 billets de 100$US quand nous en avions besoin! Il pestait contre sa nièce qui lui a indiqué ce stratagème : planquer son argent partout pour ne pas tout perdre en cas de vol! Alors que cela me répugne, j'ai pris la responsabilité de réunir tout son argent, le garder sur moi et lui servir de trésorier! Vous le savez maintenant, à Saigon à Hué j'avais tout son argent sur moi tout le temps! Je n'ai rien dit parce que c'était un secret contre les éventuels bandits de la rue ! Je ne vous donne pas de chiffre, mais disons c'est l'équivalent de 2 semaines de dépense d'un couple de touristes aisés, billets d'avion compris. Vous voyez P. Lefas en touriste et en couple ? J'étais fier et ému, en secret, de m'occuper de son pognon! Je transportais constamment dans ma poche son argent pour ses bonnes œuvres, ses bonnes œuvres pour les gens du VN, les gens de mon pays. A chaque instant je portais sur moi toute la bonté d'un homme.

    Qui sont-ils les gens de mon pays? Ce sont tout le monde et des oiseaux !

    Le dernier jour il me demandait de venir dans sa chambre établir une liste de "distribution". On avait trouvé une somme S. On était pauvre. Puis S+1300$US. On était riche. "On peut élargir, élargir". "D'accord, mon Père. J'ajoute … tel ou tel organisme …Je modifie la somme telle en telle …". En plein dans les sous, bassement matériel ! "Mais il n'y en a pas assez pour les oiseaux". "Ce n'est pas possible. Pourquoi il veut acheter des oiseaux!? Et quels oiseaux, en or, en argent, en pierre précieuse, en cristal ou des oiseaux vivants? Quelle somme il a voulu mettre, il ne m'en a pas parlé!" En quelques secondes je me posais toutes ces questions. Ici il faut me comprendre. Au VN, avec P. Lefas je réagissais comme sous l'effet du bon vin. Je réagissais à chaque mot et non à une phrase ou à une idée. J'ai compris et me suis arrêté à temps. J'aurais dû aller jusqu'au bout de ma réaction primaire. Je serais peut-être devenu célèbre comme J. Lemmon dans "Certains l'aiment chaud" (18) : "Mais mon Père, pourquoi vous voulez acheter des oiseaux?". (19)

     

    *

    * *

     

    P. Lefas disait en quittant Hué qu'il finissait un rêve. Ce n'est pas tout à fait vrai. Il y est toujours.

    Moi aussi je continue le mien. Mon rêve se rapporte à un autre rêve de jeunesse, rêve de jeunesse mais qui marque la vie : la passion du cinéma, moyen de distraction devenu un art majeur, inévitable, pour le monde entier.

     

    J'ai cité un grand cinéaste Suédois. Européen. Grand cinéaste tout court : Ingmar Bergman. A environ 15.000km de la Suède, à l'autre bout de la terre, au Japon, le cinéma atteint un très haut degré artistique avec de très grands auteurs. Dont l'un est mondialement connu. C'est aussi un grand humaniste. Akira Kurosawa (20), auteur des films archi-connus : "Rashomon" , "Les 7 Samourai". Kurasawa a d'autres cordes à son immense talent : le film "Vivre" par exemple, histoire d'un modeste employé de bureau condamné par la maladie, qui se pose des questions sur ce qu'il a pu faire de sa vie, sur sa destinée d'être humain.

    Je rêve d'un double talent, Ingmar Berman et Akira Kurosawa, pour faire un film sur notre vieux prof, P. Lefas.

    Il faut I. Bergman, avec son origine européenne, son mysticisme (1), ses sarcasmes sur la nature humaine pour situer notre P. Lefas dans sa jeunesse en Europe d'avant la 2nde guerre mondiale, son origine bourgeoise où Bergman ne se privera pas de placer ses critiques pointues, le mysticisme naissant à l'adolescence, qui s'affirme pour devenir une vocation, sans oublier ses doutes probables.

    Il faut la puissance, la violence même, de la pensée Japonaise, pour situer notre P. Lefas en Asie, au VN, à Hué, dans les tourmentes tragiques de l'Histoire. Tout en décrivant le dévouement, la finesse et l'intelligence de notre personnage dans l'accomplissement des tâches de la mission qu'il se donne comme but de sa vie, Kurosawa saura décrire comment notre personnage traverse les tragédies guerrières du VN, ses révoltes, ses douleurs, sans perdre une miette de la constante de son être, aimer les gens, ses élèves en premier. La perception de Kurosawa de la violence des événements du monde, dans le Japon antique, au VN, nous montrera l'atrocité, le chaos, les frayeurs des actes de guerre absurdes. En contrepoint, il fera envelopper cette violence dans la douceur d'un espace de vie civilisée qu'est la ville de Hué, "ville de lettrés", pour produire de magnifiques scènes éclatantes de tendresse et d'humanité. Il montrera P. Lefas, coquet dans sa soutane blanche, sachant que ses élèves adolescents le guettent, s'attarder de quelques secondes sur le pas de la porte pour malicieusement se faire désirer un peu, avant de sortir dans la cour de récréation distribuer des tranches de pastèque, rouges cerclées de vert foncé, leur donnant une plus grande fraîcheur encore sous le soleil de début d'été (17). Distributions de friandises qui marquent la mémoire de ses élèves. Des scènes mièvres ? Ne vous inquiétez pas pour cela. Tout de même, Bergman et Kurosawa mièvres! Kurosawa nous fera espérer, nous fera voir que malgré tout, la vie est toujours là, avec papa, maman, les enfants, les élèves, les profs, tout le monde. Il nous fera comprendre que pendant que la guerre gronde à longueur d'années, ces instants de vie heureuse sont comme des actes de résistance. Que ces empreintes sur la mémoire de jeunes élèves sont des mouvements du cerveau qui prolongent cette résistance par l'esprit et par le cœur pour maintenir la vie contre la volonté de puissance destructrice de vie. Il n'oubliera pas de faire savoir que c'est notre vieux prof, déjà sexagénaire à l'époque, qui, par sa nature, sans calcul, sans se forcer, mais de manière transcendante, aide à construire en profondeur cette magnifique résistance mentale vitale. Ce grand, très grand, artiste Japonais exprimera de manière poignante la fluctuation des vérités historiques et les conséquences sur la destinée d'une personne et de son entourage, comme il a su faire à la fois avec une finesse et une force inégalées dans son chef-d'œuvre, "Rashomon" (20), sur la fluctuation de la vérité des hommes et des femmes.

     

     

    Les deux cinéastes évoqueront les lieux de deux civilisations éloignées. L'un du continent Européen, Français et Celte. L'autre du continent Asiatique. Précisément à Hué où une civilisation s'implantait sur les bords d'une petite rivière, essayant de durer et rayonner sans avoir la puissance nécessaire pour y parvenir.

    La caméra de Bergman captera la lumière du matin traversant les vitraux d'une église, mieux encore au crépuscule dans une chapelle, où le jeune Lefas se retrouve avec sa conscience, ses secrets, ses interrogations sur sa vocation. Si le cœur lui en dit, avec sa culture d'Europe du Nord plus proche des Celtes qu'un auteur Italien par exemple, Bergman situera peut-être la scène un jour de tempête, pour nous faire entendre, avec toute la finesse de son art, le rugissement du vent dans le clocher d'une église en granit gris-noir, le fracas assourdi des vagues sur les rochers de la côte bretonne. Il nous montrera le même jeune homme en promenade les jours d'été sur les chemins de la Bretagne bordés de grosses pierres et de buissons de genêts jaunes, marqués de loin en loin de calvaires encore respectés au début du siècle dernier, à l'époque des années 1920. La caméra de Bergman captera la lumière de ces yeux malicieux habités pour toujours d'une tendresse innée.

    Kurosawa avec sa sensibilité originelle, respectueux de la tradition, enregistrera en plan panoramique le cadre de cet autre espace de vie, Hué, ses montagnes, sa petite rivière, la poésie de sa "Cité Interdite" ou de ses "villages" KimLong, AnCuu, VyDa ... Puis en plan rapproché le frémissement des feuilles toutes petites sur un tamarinier, la forme élancée d'un aréquier dont le bouquet de grandes feuilles pennées s'éclate au ciel bleu du matin se balançant doucement à chaque brise tout en protégeant de leurs corps les brindilles de fleurs aux grains de couleur jaune claire et rieuse assemblées en touffes tout en haut du stipe comme des ornements qui y sont accrochés de la main attentionnée d'une mystérieuse dame céleste; en plan rapproché toujours, l'attitude gracile d'une jeune fille qui passe dans la rue, qui d'un geste délicat de la main fait flotter dans un mouvement légèrement tournoyant un pan de sa robe longue blanche ou de teinte violette des minces pétales de fleur de bougainvillée. En gros plan, le charme d'un visage féminin ombré de l'ombre d'un chapeau conique fragile et rudimentaire mais suffisamment travaillé depuis longtemps par la tradition pour se jouer des rayons brûlants du soleil implacable des Tropiques. Si le cœur lui en dit, il enregistrera aussi la désolation des jours de mauvais temps où les rues de la ville se vident de vie, parce que la vie s'est réfugiée au sein de la famille, à l'intérieur des maisons modestes ou "bourgeoises" toujours chaleureuses.

    Ensemble Bergman et Kurosawa sauront montrer que la lumière de la Bretagne ou de Hué, c'est la même. Parce d'un point à l'autre de la terre c'est le même soleil, c'est évident. Et surtout parce que c'est la lumière intérieure d'un esprit et d'un cœur. Ils sauront montrer la transformation des racines issues d'une terre favorisée par la nature et son histoire, qui viennent s'implanter dans une autre terre elle défavorisée par la nature et son histoire. Transformation et implantation rendues possibles par l'esprit et le cœur d'un homme. En montrant le devenir de cet homme, nos deux auteurs démontreront du même coup que pour certaines personnes capables de se référer essentiellement à son identité d'être humain, les racines d'un homme sont tout bonnement la terre entière, rien d'autre.

     

    Il faut les deux talents pour dégager l'essence de cet homme, sa Foi en son Dieu, sa foi en l'homme, son authenticité d'homme.

     

    Il faut l'expérience de l'un et de l'autre pour exposer la trame d'un laps de temps pendant lequel s'effectue l'opération de sommation (21) d'une vie apparemment calme (prof, c'est calme, non ?), mais pleine d'événements bouleversant la vie de tant d'hommes et de femmes. Evénements historiques certes, mais aussi événements apportés par la formation de l'esprit, par la transmission des connaissances, dispensées avec dévouement, amour du métier, toutes caractéristiques qui s'estompent maintenant avec les conditions de la vie moderne. Une somme vue en 14 jours dans des circonstances précaires, contraignantes. Une somme dont la constance reste toujours, même à 95 ans, l'amour des hommes. Il faut ce double talent pour faire ressortir le caractère éphémère mais incroyablement dense d'une durée de 14 jours et l'intégrer dans la durée d'une vie centenaire. Il faut que I. Bergman se convainque que le temps se densifie autour de notre P. Lefas, au lieu de se liquéfier comme pour son personnage des "Fraises Sauvages". C'est ici que l'on peut se rendre compte d'un avantage de l'art cinématographique, son aptitude à décrire le temps : utiliser un temps condensé, la durée d'un film, pour exprimer l'écoulement du temps dans toute sa durée, ou décrire un temps raccourci dans la perspective d'un temps plus long : une "tranche de vie" dans toute une vie.

    J'arrête sinon vous allez croire que je rêve de réaliser moi-même ce film.

    *

    * *

    Je pense aux choses de la vie qu'on peut croire tristes, mais pour nous tous naturelles.

    Vous allez me taxer de morbidité, de mauvaise augure. Mais ne voilons-nous pas la face. Nous savons que dans son for intérieur P. Lefas est allé au VN préparer son départ pour un autre monde. Le film de sa vie est en train de se dérouler dans sa tête, par bribes. J'en ai une preuve à l'escale de Bangkok, quand il m'avoua "Tu sais, je n'ai pas toujours été un garçon très sage" en me racontant sa "bêtise" de jeunesse (21). Dans les trois étapes du voyage au VN, il ne cessait de réclamer des visites aux Sœurs St Paul de Chartres. Je n'avais pas compris cet intérêt particulier jusqu'au moment où il expliquait que sa famille est liée à cette congrégation religieuse depuis l'époque de son grand-père, c'est-à-dire un siècle et demi au moins, si l'on calcule bien.

    Le jour où il partira, je lui souhaite de garder tout son pouvoir mental jusqu'au dernier moment. A ce dernier moment j'imagine qu'il conservera encore toute sa lucidité pour percevoir le temps se cristalliser en un éclair de sa conscience où il se verra aller rejoindre en paix son Dieu, en sachant avoir laissé sur la terre ce qui est le plus solide d'une vie : construire avec des gens l'amour des gens et le vivre avec des gens.

    "Cher Père, cette lettre ne vous est pas destinée. Vous ne la lirez pas. Mais j'ai envie de vous parler. Un jour je le ferai peut-être de vive voix. Je prends quelques notes pour ne pas oublier. Certains de mes lecteurs, mes condisciples, mes amis, ne manqueront pas de me taxer encore d'être moraliste. Ce n'est pas leur faute. C'est plutôt moi qui m'exprime mal. Alors je le répète : je ne donne pas de leçon de moral, nous sommes trop vieux pour cela. Et puis de quel droit, à qui ? J'ai déjà écrit que la morale est souvent fausse ou faussée. Je ne fais que réfléfhir un peu, en partageant mes réflexions avec ceux qui le veulent. Il est évident qu'on ne doit pas être immoral ou amoral. Mais ce que je cherche, tout le monde le cherche. C'est juste vivre heureux! Vaste programme où tout est relatif! Il y a trente six manières de vivre heureux. Avec le talent de manipuler les indices Dow Jones, Nasdaq du NYSE. Ah! ce joli sigle NYSE, je le connais depuis mes premières lectures de presse à Paris il y si longtemps, sans pouvoir l'exploiter pour faire fortune au casino du New York Stock Exchange ces dernières années. Maintenant il y a à Paris le CAC40, mais c'est trop tard pour moi! On peut être aussi très heureux en lisant le chifrre de son compte en banque qui s'élève tous les mois sans jamais baisser parce qu'on ne dépense pas; c'est ce que font certains membres astucieux de ma propre famille. On est heureux avec une grosse voiture, pourquoi pas. Une très belle maison. Des bijoux qui brillent de tous les feux au cou, aux poignets. Une position importante quelque part. On est heureux comme on peut. Très économiquement avec un livre, un poème. Un chant d'oiseau au crépuscule. Un air de flûte sortant dans l'air du matin de la fenêtre d'une maison joliment nichée dans un jardin entouré d'une fragile haie d'hibiscus dans une impasse tranquille à Hué. Tant de manières d'être heureux, toutes légitimes et respectables. A condition de ne pas se cantonner dans le paarître ou un matérialisme exacerbé, pour mépriser le bonheur des autres. Votre manière d'être heureux, Cher Père, est limpide : être avec votre Dieu et avec les gens. Je n'arrive pas à voir Dieu clairement. Mais être heureux simplement en étant avec des gens, cela me convient bien. C'est votre nature profonde et votre bonheur se répand comme on sème au vent. Alors laissez moi, avec bien d'autres, être heureux avec vous. Si possible juqu'à votre dernier souffle."

    *

    * *

    Mon rêve ne se réalisera jamais. Mais vous êtes sûrement d'accord avec moi pour penser que, sous son aspect ordinaire d'un simple prêtre et d'un simple prof, notre P. Lefas est un personnage pas ordinaire.

    S'il n'existait pas, il faut l'inventer.

    *

    * *

    A défaut de grands auteurs pour une grande œuvre cinématographique comme mon rêve, j'ai quand même vécu une œuvre d'art, un film en vraie grandeur. Je n'ai pas peur des mots. Le voyage de P. Lefas au VN, son pèlerinage à Hué est une œuvre d'art.

    J'ai la chance de vivre cette œuvre un pied dedans, un pied dehors. De temps en temps j'ai été acteur. De temps en temps j'ai été metteur en scène. Très souvent spectateur, grâce à cette distanciation (quel enchaînement : distanciation-œuvre d'art !) voulue par moi et qui s'était établie depuis le début.

    A cette œuvre d'art il faut un titre. A l'instar des titres connus (22), que dites-vous de "Le vieil homme et son élève".

    C'est un peu trompeur, parce qu'on peut penser à un élève adolescent. Il serait plus juste de dire "Le vieil homme et son élève préretraité". Lamentable!

    A la rigueur "Le vieil homme et son élève en pèlerinage à Hué". Trop long, trop explicite.

    Alors : "Le vieil homme, son élève, deux humanistes" ? Encore plus lamentable, on ne peut être prétentieux jusqu'à ce point.

    J'aurais préféré "Nguoi tu tê", mais ce titre est déjà pris pour un beau film fait à HàNôi (23).

    Si vous voulez prendre notre histoire comme une comédie, vous pouvez donner un autre titre, en VN : "Ong giao su lao và nguoi hoc tro già". Ce titre en VN est tout à fait charmant, donc valable. Vous vous rendrez compte du génie d'une langue humaine : "Un honorable très vieux prof et son vieil élève" ?! Le titre en VN est bien plus joli, mais pour une comédie.

    Alors contentons-nous de "Le vieil homme et son élève", même si cela fait un peu présomptueux pour l'élève.

    *

    * *

    Si le personnage de P. Lefas n'existait pas, il faut l'inventer.

    J'ai essayé de vous présenter ce personnage comme il apparaît au cours de ce pèlerinage à Hué. A travers mon seul point de vue, à travers le plaisir que me procure cet exceptionnel événement et les inspirations personnelles qui en résultent. Je ne peux faire autrement. Si l'on veut connaître tant soit peu la personnalité de notre vieux prof en profondeur, il ne faut pas compter sur lui-même pour nous le dire. Prêtre et de surcroit occidental, il ne se livrera pas. Ou si peu. De la masse de ses pensées, de ses sentiments, il ne nous donnera que quelques bribes. C'est de manière indirecte, par les impressions personnelles d'une tierce personne qui s'est intéressé depuis le début à son magnifique projet de pèlernage à Hué, qui s'investit pour rester sur ses pas et l'observer, deviner sa pensée sur un simple mot, une phrase dite avec délicatesse, que l'on peut espérer saisir en partie la profondeur d'être de cet homme, ce prêtre, notre prof.

    On voit tous les défauts d'une telle entreprise : pas assez de rigueur, mauvaise structure du texte, déséquilibre, divagations, et surtout un ego envahissant teinté de pédanterie, bien détestable ! Ces défauts sont là, vous les avez remarqués. Sans pouvoir être éliminés, ils s'expliquent. Un peu.

    La chrétienté, je préfère dire la religiosité, et la conscience de l'être humain constituent l'axe de la personnalité de notre P. Lefas. C'est un prêtre qui vit intensément sa vocation, sa foi. Un homme qui s'enracine dans un pays qui n'est pas le sien au départ. Un professeur dévoué, qui aime intensément les gens qu'il trouve dans un espace de vie qui devient tout son espace mental, sentimental.

    J'ai essayé d'illustrer ces deux aspects. Il y a dans mon texte une grande disparité en ce qui concerne la taille de ce que j'écris pour chacun d'eux. Vous ne manquerez pas de me reprocher avec raison cette "partialité". Je ne corrigerai pas ce défaut, parce qu'il a sa logique, une logique toute … freudienne !

    J'avais un immense plaisir de constater la foi d'un prêtre en le Créateur se matérialiser comme des gouttes de pluie sur mon visage. J'admirais cette activité spirituelle propre à l'espèce humaine. Mais au-delà de la manifestation de la foi, je suis bloqué, incapable de suivre P. Lefas pour atteindre l'objet de cette foi. Il m'est beaucoup plus facile de le suivre dans sa perception de nos semblables, dans les cheminements subtils, pensés ou naturels, des relations humaines. Relations qui ne se limitent pas à l'espace du moment, mais aussi celles nouées avec le passé, à tous les niveaux : nos ascendants disparus, nos amis perdus de vue, les gens de l'Histoire dont il faut savoir apprécier l'héritage dans tous les domaines. Vous comprendrez donc la disproportion entre ce que j'écris de la visite de P. Lefas à VungTau et sa rencontre avec la jeune dame pharmacienne à Hué.

    P. Lefas a bien de qualités connues de nous tous. Elles engendrent, comme j'aime les nommer, des "vibrations de vie" que je détecte autour de lui pendant ces jours de vie dense. Je les relate pêle-mêle pour accentuer la personnalité de P. Lefas, comme pour accrocher une guirlande autour d'un tronc d'arbre, mais sans ordre, sans structure. L'absence de structure de mon texte, c'est d'abord mon esprit confus incapable de mettre de l'ordre dans mes impressions foisonnantes. C'est ensuite ma paresse. Mais il arrive maintenant que les gens écrivent en faisant des emprunts au "langage cinématographique", qui permet quelquefois de présenter en vrac un ensemble de scènes-idées sans chercher un ordre, laissant aux spectateurs, ceux qui sont capables d'une certaine attention, d'établir l'ordre de sa propre psychologie, qui n'apparaît pas tout de suite de manière préétablie. Et puis dans un poème aussi, souvent il n'y a pas d'ordre. J'espère ainsi que sans structure mon texte peut se lire par n'importe quel bout, suivant votre humeur. Mais cette manière de procéder reflète un esprit trop compliqué, comme P. Lefas avait noté sur mon livret scolaire ! Cela ne peut pas se vendre bien ! Alors le défaut de structure de mon texte, il va falloir le corriger … si je le réécris … en VN par exemple, à supposer que quelqu'un y soit intéressé ! Avec votre aide ? Ecrire une version en VN permettra sûrement de gommer un peu un autre défaut qu'on ne manquera pas de me reprocher : le caractère "occidentalisé" de ma manière de penser et de m'exprimer. Pas seulement "occidentalisé", "métissé" est plus juste. Mais comment faire pour rester pur d'esprit pour un exilé de longue date ? Je n'ai jamais caché ce "défaut". En France quand je parle avec quelques accents passionnels du VN, de Hué, HàNôi, Saigon … on dit que "petit Hông reste très VN". A HàNôi, Hué, Saigon, on dit "thang Hông Tây !" ("le gars Hông est occidentalisé"). Ce n'est pas grave. Il faut savoir en tirer parti, en restant tel qu'on est, sans masque inutile, sans habillage indigne. D'autant plus qu'être "métissé" peut fournir un gros avantage : on a dans sa tête deux mondes et non un. C'est ce que j'ai voulu dire quand je rêve que 2 grands cinéastes décrivent l'enracinement de P. Lefas à Hué comme le résultat d'une référence qu'on se donne pour pouvoir planter sa racine dans la terre entière et non dans un espace délimité.

    J'ai émaillé mon texte de nombreuses citations cinématographiques. C'est provocant. Cela a dû agacer plus d'un d'entre vous. Vous avez raison. Ecrire à des amis en parlant des choses qui leur sont inconnus est non seulement pédant mais encore impoli. Sauf si cela provient d'une passion. Ma formation à un métier au début des années 60 n'était pas rectiligne comme pour bien d'autres plus doués. Je vivais pendant environ 3 ans une vraie passion. Quand on a vingt ans, on se doit toujours d'afficher une devise. La mienne était "le cinéma est un acte d'amour". Devise reprise de François Truffaut, grand cinéaste Français disparu relativement jeune, dont le film "Les 400 coups" marquait en 1959 l'avènement de la "Nouvelle Vague" dans le cinéma Français. Truffaut parlait d'acte d'amour en tant qu'auteur. Moi j'apprenais à connaître le cinéma et j'amenais tout ce qui est cinéma à un acte d'amour ! Je découvrais avec une extrême délectation tout un pan, énorme pan de culture artistique, qu'il n'était pas permis, qu'il n'est toujours pas permis, aux étudiants de connaître dans un pays comme le VN, à l'époque comme maintenant. Je voyais facilement 2, 3 films par jour, 4, 5 jours de la semaine, pendant plus de 2 ans ! Films muets, films exotiques, films Indiens, Mexicains, Japonais, Soviétiques, Kirghizes, Chinois, Allemands … , muets, noir et blanc, couleur, copie incomplète, image floue, sans sous-titre … Cela se passait le soir, pas dans un cinéma en ville, ce serait trop cher. A la Cinémathèque Française, un des 3, 4 centres de conservation de films les plus grands du monde, du même niveau que ceux des USA, Londres, …, devant ceux de Moscou, Berlin, Tokyo … Ce fut pour moi une chance inouie. Cette passion était allée assez loin pour me pousser à envisager un poste de technicien de montage de film à la TV Française, projet avorté à cause d'une dispute avec la jolie demoiselle (mais oui, c'est tout le temps comme çà, elles étaient toutes jolies!) dont la famille avait la possibilité de me procurer ce travail. Dispute assez sérieuse sur un militantisme qu'elle avait et moi pas. C'est peut-être mieux ainsi pour moi, parce que des techniciens de montage (24) de film, si un nombre infime réussissent une belle carrière de cinéaste beaucoup restent d'obscurs techniciens, ce qui aurait engendré d'autre frustration.

    Etant persuadé que le personnage de P. Lefas est digne de constituer le sujet d'une œuvre d'art, il est naturel de rêver à une forme d'art si puissant qu'on parle maintenant de "civilisation de l'image" et qui est pour moi une passion toujours présente. Parler de ce qu'on aime devient alors un désir de partage du plaisir. Citer un film revient à vous inviter à partager une bouteille de bon vin. Tout comme beaucoup d'entre vous qui montent maintenant sur l'estrade pour partager le plaisir de chanter avec les amis. Si vous êtes un peu indulgents, mes citations cinématographiques ne sont pas du tout pédantes ou impolies, rien d'autre que ... du karaoké.

    Ma passion pour le cinéma s'est calmée depuis. Elle reste vivace et source d'une manière de voir et d'apprécier les œuvres du 7è art différente des autres spectateurs. J'espère qu'elle aide aussi à diminuer le caractère inconsistant que vous ne manquez pas de trouver à mon rêve de faire un film sur notre P. Lefas. Le rêve est un phénomène réel. Son objet est en principe virtuel, pas toujours totalement, parce qu'il est double dans mon cas : faire un film dont le sujet est la vie de P. Lefas. Faire un film exige tant de conditions économiques et culturelles que cela devient utopique. Mais le sujet du film, lui n'est pas virtuel : P. Lefas existe bel et bien. Mon rêve vous paraîtra encore moins inconsistant si, avec l'aide du Ciel, un jour je vous enverrai une photo de P. Lefas s'appuyant sur sa canne, se promenant avec moi une fin d'apès-midi d'été sur un chemin de la Bretagne bordé de grosses pierres et de buissons de genêts jaunes, avec au loin la silhouette d'un calvaire centenaire. Quant aux scènes de guerre supposées tournées par Kurosawa, elles sont toujours dans la tête de chacun de nous : ce n'est pas du rêve. Et la tendresse de P. Lefas quand il distribuait des bonbons, des crèmes glacées, des tranches de pastèque, que j'emprunte à la description faite dans une lettre à P. Lefas par un de ses anciens élèves et étudiants (17), elle a disparu pour de bon depuis une trentaine d'années? Ce n'est plus que de l'imagination sans réalité, qu'on ne peut plus capter ?

    Orphelinat des Sœurs de PhuXuân – Hué – 22 Mai 2001 – Photo par Tang Kim Lân

    Prêtre, professeur humaniste et dévoué, le personnage de P. Lefas en soi ne présente pas assez d'intérêt pour être le sujet d'une œuvre cinématographique. Vivre ensemble, P. Lefas, vous, moi, cet humanisme et cette formation de l'esprit sur la terre de Hué, terre de malheur, terre de douleur, dans la perspective de la tragédie de l'histoire du VN, est digne de l'imagination d'un artiste. Il existe certainement un cinéaste VN de grand talent parfaitement capable de réaliser mon rêve. Mais est-on sûr qu'un artiste VN puisse toucher actuellement à l'histoire du VN sans risque de déformation, en premier lieu par sa propre psychologie? C'est pourquoi je rêve de deux grands cinéastes du monde, tous deux humanistes, pour avoir un regard de l'extérieur du VN, moins influencés par d'effroyables drames vécus par tous les VN.

    *

    Il reste un autre défaut de mon texte, le plus grand. Mon ego, le narcissisme ! Mais mon intention est justement de vous raconter comment mon ego a été excité par le personnage de P. Lefas pendant ce magnifique voyage dans l'espace, dans le temps, mais aussi dans le mental. J'ai adopté la forme épistolaire pour adoucir ce défaut. Dans une lettre on tolère mieux que l'auteur parle de soi-même, surtout quand il a un but. On y tolère aussi une absence de structure du texte. Puis, à travers mon ego, vous trouverez peut-être quelques aspects du vôtre? Faute avouée, faute pardonnée ?

    Je mérite d'être pardonné plus que vous ne croyez. Quand j'écris "Qui vous a dit que Hué reste un "espace de vie civilisée?". Moi, plusieurs fois.", c'est lourdement insistant. C'est un ego qui pèse, exécrable! Vous ne voyez pas mon sacrifice? Je me fais détester pour que vous aimiez Hué! Détestez-moi, aimez Hué! Joli slogan, non? Pourquoi aimer Hué? Mais parce que P. Lefas l'aime! C'est un peu bête, ma réponse ? Peut-être. Mais je vous le jure. Choisissez un coin de la terre, n'importe lequel, aimez-le profondément, très profondément, comme s'il habitait vos entrailles, comme P. Lefas l'a montré, vous aimerez la terre entière!

    Vous aimez profondément la Rivière des Parfums, ou une autre rivière de votre choix, et vous aimez naturellement la Seine, témoin de tant d'évolution et de révolutions de la France liées à celle du monde. La Commune de Paris, vous vous-rappelez ? Vous ne ferez plus de comparaison oiseuse pour dire que le Potomac dans les environs de Washington-DC est plus joli au printemps avec sa forêt de fleurs "anh dao" qu'une autre rivière, parce que ce n'est que le décor, pas l'esentiel. Vous ne vous soucierez plus de savoir que le Mississippi est plus grandiose que la Rivière des Parfums, quand par chance et par une fin d'après-midi vous vous trouverez avec votre "moitié" sur une hauteur Bellevue-VongCanh, Natchez, Mississippi-USA, et que vous lirez sur un écriteau planté à l'entrée du parc l'inscription indiquant l'endroit de cette ville où au 18è siècle débarquaient des cohortes d'esclaves amenés d'Afrique noire. Vous aimerez le spectacle insolite, drôle et attendrissant des hommes, que des hommes, en train de laver le linge dans un cours d'eau de la Côte d'Ivoire. Vous vous sentirez transportés dans l'art poétique de la Chine quand vous passerez par Hàng Châu, Tô Châu jouxtant Shanghai sur le Duong Tu Giang, malgré le modernisme insupportable de la ville. Vous aurez de la crainte pour les petites barques à côté de votre puissant hydroglisseur à l'embouchure de la rivière Saigon, delta du Mékong, baignée dans le voile de la pluie d'un gros temps de mousson d'été. Vous sentirez comme une pointe de couteau dans votre chair si vous passez, sur la route de NôiBài à HàNôi, par la digue YênPhu protégeant la population de la Rivière Rouge, paysage chargé lui aussi d'une histoire plusieurs fois millénaire maintenant défiguré de constructions hideuses d'une architecture que je nomme avec un "plaisir" masochiste une architecture de "Mickey", répandue tristement dans tout le VN des nouveaux riches. Vous vous laisserez bercer en saison sèche par la douceur des bancs de sable de la rivière TràKhuc, QuangNgai, avec plus loin dans la direction de la mer le monticule "ThiênÂn" (nui ThiênÂn) où il y a longtemps, un jour du Têt en compagnie de mon jeune frère, j'avais la chance de recevoir d'un bonze une tranche de "banh tet", puis une 2è quand le bonze s'apercevait que nous avions toujours faim. Et vous aimerez alors la Loire, ses bancs de sable, son chapelet de châteaux. Vous aimerez tous les cours d'eau, le Danube qui vous séduit sans peine avec ses valses titillantes, la Volga, l'Amazone, le Nil, le Don paisible (25), peu importe si vous ne les connaissez pas. Parce que la vie humaine a l'habitude de s'établir là où il y a de l'eau, aux bords de la mer, dans les oasis, à côté des lacs, des cours d'eau, en l'occurrence la Rivière des Parfums. Aimer viscéralement la Rivière des Parfums n'est pas aimer la Rivière des Parfums. C'est aimer la Rivière des Parfums et la vie qui s'est établie sur ses rives, avec les gens et l'histoire des gens, héros bâtisseurs d'empire ou misérables paysans sans terre, lettrés ou ignorants, magnanimes ou mesquins, cruels ou plein de compassion, faisant le bien ou le mal ou les deux, heureux ou malheureux, morts paisiblement ou dans la violence, comme sur les rives d'autres rivières, d'autres fleuves, depuis des siècles et des siècles avant Jésus Christ. P. Lefas, venu d'ailleurs, est capable d'aimer profondément, très profondément Hué, comment puis-je faire autrement. Et vous ? Alors, détestez-moi, détestez mon ego qui peut paraître obscène et aimez Hué ! Cela vous amènera à aimer n'importe quel coin de la terre, à être avec les gens, à les aimer n'importe où ils se trouvent, n'importe où vous allez. Tiens, est-ce possible que je sois encore en train de trouver une autre définition de ce terme qui me poursuit : aimer Hué, c'est être humaniste! Incorrigible !

    J'espère que maintenant vous me pardonnez complètement d'avoir la faiblesse de m'exposer ainsi à vous. Et si vous voulez bien vous en donner la peine, derrière tout souvenir, toute référence, même quand je parle d'une mani&egra